Paris : Pourquoi la lutte contre le trafic de crack est si difficile

DROGUE La lutte contre le trafic de crack, « phénomène typiquement parisien » selon la préfecture de police, est devenue une priorité

Caroline Politi

— 

Le tunnel de Rosa Parks a été évacué
Le tunnel de Rosa Parks a été évacué — GEOFFROY VAN DER HASSELT / AFP
  • La préfecture de police dénombre environ 1.500 consommateurs de crack, principalement dans les 10e, 18e et 19e arrondissements de Paris.
  • La spécificité de ces réseaux de toute petite ampleur rend plus difficile la lutte contre ce trafic.
  • Les consommateurs sont systématiquement déférés et se voient proposer des injonctions thérapeutiques assorties d’une interdiction de paraître.

Un travail de « fourmi ». Ainsi pourrait se résumer la lutte contre le trafic de crack dans la capitale. Si le phénomène n’est pas nouveau, il a été érigé ces derniers mois en priorité absolue des autorités, notamment autour de la place Stalingrad, à la lisière des 10e et 19e arrondissements, devenue depuis l’évacuation de la colline du crack et du tunnel Rosa-Parks un haut lieu de consommation. « Dès le printemps, nous avons intensifié notre action dans ce secteur », insiste le procureur de la République de Paris, Rémy Heitz, qui donnait ce jeudi un point presse au côté du préfet de police, Didier Lallement, et différents acteurs de la lutte contre cette drogue.

D’importants moyens ont été déployés : des équipes patrouillent désormais 24 heures/24 sur la place mais également à ses abords, des aménagements urbains ont été réalisés – les bancs ont été retirés pour éviter que les consommateurs stagnent, l’éclairage public amélioré pour faciliter le travail des fonctionnaires sur le terrain. « Dans le trafic de crack, ce n'est pas le consommateur qui va vers le dealer mais l'inverse, explique Valérie Martineau, à la tête de la direction de la sécurité de proximité de l’agglomération parisienne (Dspap). En occupant le terrain, on complique leur travail et on fragilise le trafic. »

Un trafic peu structuré

Mais en matière de crack, les chiffres reflètent rarement l’investissement des autorités. Depuis le début de l’année, 1,6 kg a été saisi, on est bien loin des 336 kg de résine de cannabis sur cette même période. De même, si 7.000 procédures pour des infractions à la législation des stupéfiants ont été ouvertes en 2020 dans la capitale, seules 600 concernent ce dérivé de la cocaïne. En cause, la spécificité de ce trafic : il n’existe pas, comme pour toutes les autres drogues, des réseaux nationaux voire internationaux important massivement du crack. Les « cailloux », qui se fabriquent très facilement, sont produits au jour le jour, en petite quantité, dans des squats ou des taudis équipés d’un simple réchaud, surnommés les « cuisines ». Et comme chaque dose ne contient que 0,1 et 0,2 gramme de cocaïne, les quantités saisies sont toujours très faibles.

Si le trafic est bien moins organisé que pour d’autres produits stupéfiants, des informations judiciaires sont néanmoins régulièrement ouvertes pour tenter d’identifier les principaux acteurs. « On ne peut pas parler de réseaux mais il y a parfois une forme de structure dans ces trafics, avec un gestionnaire qui gère parfois quatre ou cinq vendeurs et un cuisinier », précise Julie Colin, vice-procureur à la tête de la section « criminalité organisée » du parquet. Ces enquêtes, souvent menées pendant plusieurs semaines voire mois par la police judiciaire, permettent de renforcer les procédures. Et d’alourdir les peines prononcées. A l’instar de cet homme récemment condamné à trois ans de prison ferme : s’il n’avait que 8 grammes de crack sur lui lors de son interpellation, les nombreuses surveillances ont permis de montrer qu’il était un revendeur régulier.

Une drogue qui fait peur même aux consommateurs

Autre levier pour lutter contre le trafic de crack : agir sur les consommateurs de cette drogue bon marché et particulièrement addictive. Ils seraient, selon la préfecture de police, environ 1.500 principalement réunis dans les 10e, 18e et 19e arrondissements de Paris. « C’est un marché relativement réduit car le crack fait peur aux usagers de drogues dures qui savent que s’ils plongent, ils ne reviendront pas. On avait observé, il y a quelques années, une tentative d’incursion dans le milieu de la nuit qui n’a pas pris à cause de sa mauvaise réputation », analyse le commissaire Pierre Cabon de la brigade des réseaux ferrés. Depuis le mois de juin, les consommateurs interpellés sont systématiquement déférés au parquet et se voient proposer une injonction thérapeutique assortie d’une interdiction de paraître dans le nord-est parisien. « Peu de violations de cette interdiction ont pour l’instant été relevées », assure Nicolas Hennebelle, à la tête de la section du parquet qui gère les flagrants délits.

Le préfet de police et le procureur de la République se sont, en revanche, opposés à l’ouverture d’une salle de consommation pour les accros au crack, ainsi que le souhaite la mairie de Paris. Tous deux estiment qu’une telle structure est non seulement inefficace pour lutter contre cette drogue pour laquelle il n’existe aucun produit de substitution mais aurait également pour conséquence de « fixer » le trafic autour de cette zone. « C’est précisément ce contre quoi nous luttons depuis plusieurs années », insiste Didier Lallement.