Marseille : Malgré une formation inédite des policiers, le délit d’outrage sexiste reste peu utilisé

HARCÈLEMENT DE RUE Deux ans après la création de ce nouveau délit, seulement 46 infractions ont été relevées sur la commune de Marseille

Clara Martot

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Le Mur de la Honte, du collectif Stop au harcèlement de rue, à Lille.
Le Mur de la Honte, du collectif Stop au harcèlement de rue, à Lille. — M.Libert / 20 Minutes
  • En 2018, la loi Schiappa a entériné la création d’un nouveau délit visant à lutter contre le harcèlement de rue : l’outrage sexiste.
  • Dans les Bouches-du-Rhône, la préfecture de police a administré à ses agents une formation inédite sur ces problématiques.
  • Mais deux ans après la création de ce délit, l’outrage sexiste reste sous le feu des critiques.

Dans la foulée de la création du délit d’outrage sexiste en août 2018 par la loi Schiappa, la préfecture de police des Bouches-du-Rhône avait organisé une formation inédite à destination des forces de l'ordre. En verbalisant les propos et comportements « à connotation sexuelle ou sexiste » par une simple amende délivrée dans la rue, l’objectif de ce nouveau délit était de mettre à mal le harcèlement dans l’espace public. Le montant de la contravention peut alors varier de 90 euros à 1.500 euros, si des circonstances aggravantes sont relevées par l’agent verbalisateur. Mais deux ans après la promulgation de la loi Schiappa, les critiques sont toujours présentes parmi les spécialistes marseillais de la problématique du harcèlement de rue. À commencer par les femmes, qui en sont les premières victimes.

À première vue, Juliette, marseillaise de 28 ans, se dit plutôt épargnée par ce fléau : « maintenant que je suis moins jeune, ça va un peu mieux », estime-t-elle. Mais sans même prendre le temps d’y réfléchir, de mauvais souvenirs émergent finalement. « L’autre jour, un homme au volant d’un camion m’a demandé mon numéro sous prétexte qu’il me trouvait jolie. Le tout, sous les yeux de mon patron. C’était la honte absolue ! » Il y a un mois, il y a aussi eu « cet homme en scooter qui m’a suivie alors que je rentrais chez moi pour le couvre-feu. Les rues étaient presque vides, c’était flippant. »

Membre du collectif Marseille Féministe, Juliette se souvient enfin d’une séance de préparation de pancartes au Cours Julien particulièrement tendue : « des hommes sont venus nous parler juste pour nous déranger. Rapidement, on ne se sentait plus pleinement en sécurité. » Depuis, les jeunes femmes préfèrent se retrouver au parc Longchamp, endroit jugé « plus familial ».

Un fléau « pas propre à Marseille, mais aux grandes villes »

Anaïs Bourdet, elle, a sensibilisé le grand public au fléau du harcèlement de rue bien avant l’arrivée de Marlène Schiappa au secrétariat d’État chargé de l’Égalité entre les femmes et les hommes. En 2012, la graphiste marseillaise avait fondé le site web « Paye Ta Schnek », Tumblr abritant aujourd’hui des milliers de témoignages. Elle avait alors 27 ans, habitait à Marseille depuis son enfance et venait de comprendre qu’elle subissait le harcèlement de rue « depuis très longtemps ». Elle a mis fin à l’aventure en 2019, expliquant sur les réseaux sociaux être « épuisée » et « terrorisée » par la somme des récits qu’elle recevait alors. Un an plus tôt, tandis que Marlène Schiappa débutait son mandat, Anaïs Bourdet avait tenté une rencontre.

« Marlène Schiappa commençait à médiatiser son projet de loi sur le délit d’outrage sexiste. Avec d’autres spécialistes, j’ai demandé un rendez-vous avec l’espoir d’être entendue. Pour moi, légiférer était une erreur et il fallait plutôt se concentrer sur la formation des policiers. J’estime que cette rencontre n’a pas servi, car nos avis n’ont pas été retenus. » Elle conclut alors : « créer le délit d’outrage sexiste, c’est comme mettre un pansement sur une plaie béante. » Et estime que « ce fléau n’est pas propre à Marseille ni à certaines cultures ou niveaux de vie, mais plus largement aux grandes villes. »

1.746 infractions sur tout le territoire

Un fléau face auquel, donc, la préfecture des Bouches-du-Rhône avait décidé de réagir. Après une nouvelle loi et une formation inédite des forces de l’ordre à ces questions, quel bilan peut-on en tirer aujourd’hui ? À échelle nationale, les services de police ont enregistré 1.746 infractions pour outrage sexiste en deux ans. La région Paca est la troisième région en termes de nombre d’infractions, derrière les Hauts-de-France et l’Ile-de-France. Quant aux Bouches-du-Rhône, elles se classent dans le top 4 des départements après le Nord, Paris et le Rhône. Autrement dit, le délit d’outrage sexiste est davantage comptabilisé dans les zones urbanisées, comprenant la capitale et les métropoles de Lille, Lyon et Marseille.

À ce propos, la préfecture des Bouches-du-Rhône indique à 20 Minutes que 46 infractions seulement ont été relevées à Marseille en deux ans. Le 1er arrondissement arrive en tête des statistiques, avec le modique bilan de 17 infractions depuis août 2018. Ces chiffres sont d’autant plus à relativiser que les services de l’État ne précisent pas si les auteurs des délits ont été identifiés, ou non… Car dans les cas où l’outrage sexiste n’est pas directement relevé dans la rue au moment fatidique, les victimes sont bien obligées de se déplacer pour porter plainte. Et dans ces dossiers, on ne peut qu’imaginer la difficulté à retrouver les coupables.

Des chiffres « décevants »

Alexandra Louis, députée marseillaise rapporteure de la loi sur les violences sexistes, avoue elle-même trouver les chiffres marseillais « assez décevants ». Le 4 décembre, l’élue rendra son rapport d’évaluation de la loi Schiappa aux ministres de la Justice et de l’Égalité entre les femmes et les hommes. Elle explique alors avoir également analysé les bilans d’autres grandes villes. En comparaison, elle estime que « Paris et Lyon ont amorcé un véritable travail, notamment sur le harcèlement dans les transports en commun. À Marseille, il faudrait mettre en place des formations de tous les acteurs, et que toutes les collectivités locales travaillent main dans la main. » Et au-delà des chiffres, l’élue veut « insister sur la vertu symbolique et dissuasive de l’entrée de l’outrage sexiste dans le Code pénal. »

Alors que la loi était encore en débat, Anaïs Bourdet s’était justement confrontée à la députée Alexandra Louis lors d’une rencontre organisée par le média Marsactu au Théâtre de l’Œuvre. « Je sais que c’est une députée très impliquée sur ces sujets, se remémore Anaïs Bourdet. Mais selon moi, elle s’inscrit dans la lignée de la politique du gouvernement, qui a tendance à utiliser les problématiques des violences faites aux femmes pour faire de la communication. » Quant au sujet de la formation des policiers, Alexandra Louis se félicite de l’initiative qui avait été portée par la préfecture des Bouches-du-Rhône et assure que « même si tout n’est pas parfait, de grands progrès ont été accomplis ces dernières années. »