Toulouse : Barre du Cristal, cité Roguet… Les géants de béton des années 1960 défigurent-ils la ville ?

ARCHIMOCHE? « 20 Minutes » s’intéresse aux bâtiments qui ne laissent pas indifférents. Certains les qualifient de « laids », d’autres apprécient leur architecture. A Toulouse, on a choisi de vous parler de l’immeuble Cristal des Arènes, et plus généralement des vestiges des années 1960

Nicolas Stival

— 

Les bâtiments qui ne laissent pas indifférents les Toulousains — 20 Minutes
  • Dans le paysage, on ne voit que ces bâtiments. Massif, trop haut, pas harmonieux, raté, etc. sont les adjectifs qui reviennent pour évoquer ces constructions qui au final sont devenues des emblèmes de nos villes. La tour Eiffel est l’un des exemples les plus manifestes. Dans la série Archimoche?, 20 Minutes s’intéresse aux bâtiments qui ne laissent pas indifférents, qui détonnent voire que certains qualifient de « laids ».
  • A Toulouse, l’immense barre d’immeuble du Cristal et la cité Roguet incarnent l’urbanisme des années 1960.
  • Outre ce vaisseau emblématique des Arènes, d’autres témoins de cette époque sont aujourd’hui vus d’un œil (au minimum) dubitatif.

Les « boomers » n’ont pas bonne presse ces dernières années. Un constat valable en urbanisme : au moment de désigner les « bâtiments les plus laids de l’agglomération toulousaine », les internautes de 20 Minutes ont majoritairement choisi des vaisseaux de béton des années 1950 et 60. Et en premier lieu la barre d’immeuble du Cristal aux Arènes, sortie de terre en 1961 lorsque s’achevait à proximité la cité Roguet, deuxième de ce palmarès.

« Il faut revenir au contexte de l’époque, estime l’architecte Joanne Pouzenc. Le centre-ville était délabré, il n’y avait pas forcément l’accès aux salles de bains dans les logements, les toilettes étaient souvent dehors. » Ces bâtiments aujourd’hui décriés « représentaient le modernisme, indique la directrice de la Maison de l’Architecture Occitanie-Pyrénées (MAOP). En outre, les procédés de construction étaient extrêmement rapides. »

Une forte croissance de population à absorber

Un aspect essentiel lorsqu’il s’est agi d’absorber la croissance rapide de la population, entre exode rural, arrivée des rapatriés d’Algérie et de la main-d’œuvre immigrée. « Dans les années 60, on a des bâtiments tournés vers la fonction, l’usage, qui ne sont pas formalistes », précise l’architecte Jean-Baptiste Friot.

L’esthétique n’est pas sacrifiée. Elle n’est simplement pas prioritaire. La philosophie s’inspire notamment des travaux de Le Corbusier (1887-1965), père de la fameuse Cité radieuse de Marseille « avec une réflexion sur des villes plus verticales, qui permettraient de dégager de l’emprise au sol pour faire des jardins ».

« Une rupture dans la ville »

Seulement, comme l’observe le spécialiste toulousain, l’idée de départ a été dévoyée, « les éléments de confort enlevés » par soucis de rapidité et d’économie. Les nouveaux mastodontes, comme le Cristal (230 mètres de long, 15 étages) ou le bâtiment C de la Cité HLM Roguet (65 m de haut), ont aussi créé « une rupture dans la ville ».

« Je ne pense pas que ça a été bien vécu par les gens de cette période. Toulouse possède alors encore une certaine homogénéité et tac, on se retrouve avec ces césures. Quand vous voyez la photo d’époque du Cristal, il y a encore les arènes, puis cette barre et derrière toutes les petites maisons avec leur toiture en tuile. Bon, aujourd’hui, ces zones qui étaient singulières sont noyées dans un ensemble informe. La ville n’a plus ni début ni fin. »

Si le Cristal et la Cité Roguet ont des points communs, ce ne sont pas des jumeaux, selon Joanne Pouzenc. « Au Cristal, où tous les appartements sont traversants, on se retrouve avec quelque chose d’extrêmement imposant, mais il n’y a pas de mix de programmes à l’intérieur de l’immeuble, ce qui existe dans la Cité Roguet. Quand j’étais petite, la Poste faisait partie de cet ensemble et me fascinait. Elle ne marche plus du tout. Le problème, c’est l’état de délabrement. La maintenance est catastrophique. »

Le marché-parking des Carmes, lui, est parfaitement conservé, même s’il date aussi des années 1960. Il est l’œuvre d’une agence prestigieuse (Candilis-Josic-Woods). Pourtant de nombreux Toulousains n’apprécient pas ce morceau de béton posé dans un océan de briques, en plein centre historique. Et ils ne lui pardonnent pas non plus d’avoir poussé sur les ruines d’une splendide halle métallique du XIXe siècle.

« Aujourd’hui, ça paraît complètement délirant, s’emporte Jean-Baptiste Friot. Quand, en tant qu’architecte, on connaît la difficulté pour réaliser des détails un peu beaux, on va réfléchir à deux fois avant de péter quelque chose d’aussi magnifique. Bon, maintenant qu’il est là, je trouverais complètement stupide de le supprimer. » OK c’est moche, mais c’est commode, rétorque Joanne Pouzenc. « J’ai rarement utilisé un parking aussi pratique. Le bâtiment adjacent qui abrite les services de l’urbanisme est aussi assez exceptionnel. »

La Cartoucherie, sujet explosif

Les internautes de 20 Minutes ne font pas du jeunisme à tous crins. Prenez l’écoquartier de la Cartoucherie, près du Zénith, dont tous les bâtiments ne sont pas encore sortis de terre. Beaucoup l’assimilent à un « bric-à-brac architectural ». « Moi, j’y trouve tout atroce », tranche Jean-Baptiste Friot.

« On verra dans quelques années comment ça évolue, tempère sa collègue. Il y a un lot de 17 logements qui font partie de la plus grosse opération participative de France. Les gens prennent soin de leur habitat, mais aussi les uns des autres. Je suis sûre que ce petit lot va bien vieillir. »

« Il suffit que ce soit vieux pour que ce soit beau »

Mais sinon, quel regard jettera-t-on dans quelques décennies sur les bâtiments que nos contemporains qualifient de « moche » ? « Dans tous les domaines, il suffit que ce soit vieux pour que ce soit beau, lance, non sans ironie, Jean-Baptiste Friot. Regardez : les années 80 étaient réputées atroces en termes de style vestimentaire et aujourd’hui, tous les jeunes s’habillent de nouveau ainsi ! »

Pour avoir de la gueule, les bâtiments des Trente Glorieuses devront toutefois subir un ravalement de façade. « A Bordeaux, notamment dans le quartier du Grand Parc, les architectes Lacaton & Vassal ont travaillé sur la réhabilitation de grands ensembles et de grandes barres des années 1970, relève Joanne Pouzenc. Le Cristal se prêterait parfaitement à ces opérations. Là, tout d’un coup, tout le monde aurait envie d’y vivre. » Moche ou pas…