Loi sur la « sécurité globale » : Est-il pertinent de citer l’attentat de Magnanville en exemple, comme le fait Darmanin ?

FAKE OFF Le ministre de l’Intérieur a cité à plusieurs reprises l’attentat de Magnanville en exemple pour justifier le mesure la plus controversée de la proposition de loi sur la « sécurité globale »

Alexis Orsini

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Gérald Darmanin à l'Assemblée nationale, le 17 novembre 2020. (illustration)
Gérald Darmanin à l'Assemblée nationale, le 17 novembre 2020. (illustration) — Jacques Witt/SIPA
  • Alors que le projet de loi sur la « sécurité globale » est en cours d'examen parlementaire, le ministre de l'Intérieur a défendu l'une de ses dispositions les plus décriées, ces derniers jours, en citant un drame récent. 
  • Pour Gérald Darmanin, le fait d'empêcher la diffusion malveillante d'images permettant d'identifier des membres des forces de l'ordre se justifierait notamment par l'attentat de Magnanville (Yvelines) perpétré en 2016.
  • Or, si l'assassinat de deux policiers à leur domicile par un terroriste, cet été-là, a marqué les esprits, l'enquête n'a établi aucun lien, à ce stade, avec la diffusion de leur image sur les réseaux sociaux... comme Gérald Darmanin l'a lui-même reconnu début novembre.

« Mon travail, c’est de protéger les policiers et les gendarmes. » C’est en ces termes que Gérald Darmanin a revendiqué son rôle de ministre de l’Intérieur, vendredi 13 novembre, lors de son passage sur Franceinfo.

Il y a aussi défendu la proposition de loi décriée sur la « sécurité globale » – examinée cette semaine en première lecture à l’Assemblée nationale – dont l’article 24 prévoit une peine d’un an de prison et 45.000 euros d’amende en cas de diffusion sur les réseaux sociaux d’images permettant d’identifier des policiers ou gendarmes en opération dès lors qu’elle porte « atteinte à [leur] intégrité physique ou psychique ». Une mesure qui suscite de vives inquiétudes quant à la liberté de la presse comme et aux libertés fondamentales – y compris au sein du Haut commissariat des droits de l’homme de l’ONU.

Et si Gérald Darmanin a cité, à cette occasion, différents exemples de menaces reçues à titre personnel par les forces de l’ordre sur les réseaux sociaux, il a aussi mentionné les assassinats de Jean-Baptiste Salvaing et de sa compagne Jessica Schneider en juin 2016 à Magnanville (Yvelines) par Larossi Abballa, un terroriste se revendiquant de l’État islamique.

« Je rappelle d’ailleurs que les attentats, c’est aussi ceux de Magnanville où un policier et sa compagne qui était policière ont été égorgés dans leur domicile, devant leur enfant de quelques années, par quelqu’un qui a eu leur adresse personnelle et qui a commis un attentat », a ainsi déclaré Gérald Darmanin en guise d’exemple justifiant l’intérêt protecteur, pour les forces de l’ordre, de la loi sur la « sécurité globale » – lui qui s’était rendu au commissariat des Mureaux (Yvelines), auprès des anciens collègues du couple, pour son premier déplacement officiel en tant que ministre de l’Intérieur.

L’attentat de Magnanville a également été cité plus récemment, sur l’antenne de BFMTV, par Valérie Pécresse, en réponse à une question sur ce projet de loi (à partir de 13’20 ci-dessous) : « Moi, je n’oublie pas que les terroristes sont venus à Magnanville tuer un couple de policiers devant leur enfant. Donc identifier les policiers, les jeter en pâture à l’opinion, ce n’est pas bien. »

Or, si l’attentat de Magnanville a indéniablement marqué l’opinion – et notamment l’institution policière – par son procédé particulièrement ignoble, l’enquête ouverte après le drame n’a pas établi de lien avec la diffusion d’images ou d’informations personnelles du couple sur les réseaux sociaux.

FAKE OFF

Gérald Darmanin dit vrai en indiquant que Jean-Baptiste Salvaing et Jessica Schneider ont été assassinés par un terroriste disposant de leur adresse personnelle. Mais l’enquête s’oriente plutôt sur la piste d’une fuite de cette information cruciale au sein de la police.

Deux ans après le drame, une policière avait en effet été placée en garde à vue aux côtés de sa fille et de son fils, considérés comme radicalisés, ainsi que de trois autres personnes, alors qu’elle avait hébergé à son domicile pendant plusieurs semaines une amie fichée S de sa fille, qui était en contact avec Larossi Abballa, comme le relatait Le Parisien.

« Est-ce à l’occasion de cette cohabitation qu’a été ébruitée l’information sur le lieu de résidence du couple Salvaing-Schneider ? C’est ce que cherche à déterminer la police judiciaire. L’hypothèse à ce stade, reste ténue. Aucune consultation de fichier suspect n’aurait été mise en évidence. "Notre collègue apparaît avant tout comme une mère dépassée par le parcours de ses enfants", résume une de ses connaissances », notait le quotidien à l’époque.

Si un nouveau suspect a été placé en garde à vue en décembre 2019, trois ans après le drame, les enquêteurs cherchaient encore à comprendre comment le terroriste avait choisi ses victimes et localisé leur adresse.

« On ne sait pas si ce sont les images des réseaux sociaux qui ont fait naître cet attentat »

Le rôle des réseaux sociaux n’est donc pas du tout prouvé dans ce drame, comme l’a lui-même reconnu Gérald Darmanin le 2 novembre, lors de son audition devant la commission des Lois au sujet de la « lutte contre le terrorisme et l’islamisme radical » : « Je remercie les parlementaires de mettre en œuvre la promesse que j’ai faite aux forces de sécurité de ne pas être jetées en pâture sur les réseaux sociaux. Rappelez-vous le drame de Magnanville : on ne sait pas si ce sont les images des réseaux sociaux qui ont fait naître cet attentat, m’enfin… Un policier assassiné, une policière […] assassinée, en civil, chez eux, en dehors de leur lieu de travail, […] c’est vraiment jeter en pâture des fonctionnaires qui font un travail extrêmement difficile. »

Le ministre de l’Intérieur n’est pas le premier à avoir établi ce lien entre cette disposition du projet de loi sur la « sécurité globale » et l’attentat de Magnanville : un secrétaire régional du syndicat policier Alliance l’avait déjà fait en mai dernier auprès de France 3 Bourgogne, en plaidant pour le floutage des images de policiers.

Contacté par 20 Minutes, le ministère de l’Intérieur indique pour sa part que « l’attentat de Magnanville est un traumatisme pour la police nationale et est malheureusement un symbole des violences dont les forces de l’ordre sont la cible ».