Confinement : Appel de la nature ou discipline ? Entre les deux, le cœur des joggers balance

PETITES FOULEES « Besoin de s’évader », « pas envie de courir que sur du bitume », « règle absurde »… De nombreux joggeurs confient ne pas respecter la règle interdisant de s’éloigner à plus d’un kilomètre de son domicile, imposée pendant ce nouveau confinement. D’autres, au contraire, s’en amusent

Fabrice Pouliquen
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« Besoin de s’évader », « pas envie de courir que sur du bitume »… et puis surtout, « incompréhension vis à vis d’une règle absurde »… De nombreux joggeurs confient ne pas respecter la règle de ne pas s’éloigner à plus d’un kilomètre du domicile, imposée pendant confinement.
« Besoin de s’évader », « pas envie de courir que sur du bitume »… et puis surtout, « incompréhension vis à vis d’une règle absurde »… De nombreux joggeurs confient ne pas respecter la règle de ne pas s’éloigner à plus d’un kilomètre du domicile, imposée pendant confinement. — Amer Ghazzal/Shutterstock/SIPA
  • En ces temps de confinement, la règle veut que la pratique sportive se fasse dans un rayon d’un kilomètre autour de son domicile, et pas plus d’une heure par jour.
  • Une mesure intenable pour les joggeurs ? La question fait beaucoup débat, à en juger par les plus de 250 réponses qu’a suscité notre appel à témoigner sur cette question.
  • Dans le lot, les deux tiers se définissent comme « rebelles » mais « assumés », qualifiant souvent cette règle d’absurde. Le dernier tiers la respecte. Pas forcément de gaieté de cœur. Encore que, car certains en profitent pour se lancer de nouveau défi.

« Encore une règle de citadin pour les citadins appliquée à toute la France sans distinction »… Joggeur régulier, Emmanuel ne s’en cache pas : il ne respecte aucunement la règle des « 1h/1 km ». Comme pour le premier confinement, celle-ci n’autorise la pratique sportive que dans un rayon d’un kilomètre autour de son domicile, et pour une durée d’une heure maximum par jour.

Habitant en rase campagne, Emmanuel continue les sorties de 15 km, « en trichant sur l’heure de départ en remplissant l’attestation ou en prenant deux ». « Il me faudra juste montrer la bonne en cas de contrôle », lance-t-il, tout en misant sur l’espoir « qu’à la campagne, nos forces de l’ordre fassent preuve de discernement. »

Les joggeurs rebelles majoritaires ?

Sont-ils nombreux, les adeptes de course à pied, à faire comme lui ? C’est la question que vous a posée 20 Minutes, via sa rubrique «Vous témoignez». Une certitude : cette règle des « 1h/1 km » fait beaucoup jaser. En témoigne le nombre important de vos réponses – 269 – nous empêchant de pouvoir toutes les restituer dans cet article. En témoigne aussi cette lettre de 45 députés Les Républicains (LR) adressés vendredi à la ministre des Sports, Roxanna Maracineanu, invitant à suspendre ces limitations et à rouvrir les équipements sportifs aux associations. Une pétition circule aussi sur change.org pour que le gouvernement élargisse le périmètre autorisé pour la pratique de la course à pied à 5 km autour du domicile.

Si on en juge au travers de vos réponses, une majorité de runners sont en tout cas dans la team « rebelles ». Le ratio est de l’ordre de deux tiers, un tiers. Et semble plus marqué encore pour ce deuxième confinement. Plusieurs joggeurs expliquent ainsi avoir respecté scrupuleusement la règle au printemps dernier, voire n’avoir pas couru du tout, et prendre davantage de libertés cette fois-ci. « Je suis plus conscient que l’important est de respecter l’esprit de ce confinement, s’en explique Simon. Donc, je me cantonne toujours à des sorties d’une heure, mais je m’autorise des boucles qui peuvent m’éloigner de plus d’1,5 km de mon domicile, pour éviter de passer toujours au même endroit. »

« Besoin de s’évader », « pas bon le bitume pour les articulations »

Parfois, d’ailleurs, c’est la seule entorse que ces joggeurs disent faire aux règles du confinement. La tentation est trop forte, à écouter certains. En particulier pour les marathoniens et les traileurs [ces adeptes des courses en pleine nature], habitués aux sorties longues. Sylvain, qui court entre 30 et 40 km par semaine, est de ceux-là. « J’étais hyper respectueux lors du premier confinement, quitte à faire 70 tours du parc privé de ma résidence comme un "hamster", commence-t-il. Cet automne, je pars 15 ou 20 km en proche banlieue lyonnaise, pour mieux me perdre. »

Une façon de s’évader en cette période difficile ? La justification revient souvent, en tout cas, dans les réponses de ceux qui bravent les règles pour rejoindre le parc ou la forêt la plus proche. Dans les propos par exemple d’Amel, infirmière en bloc opératoire, ou de Lydie, elle aussi soignante, qui parlent d’un besoin de « se vider la tête ». Au désir de s’aérer, s’ajoutent aussi régulièrement des considérations plus techniques. Celle notamment de ne pas courir exclusivement sur du bitume, traumatisant à la longue pour les articulations. C’est la précision qu’apportent Valentin, Nathalie, mais aussi Paul, 67 ans, qui s’autorise un écart de 100 mètres sur le cercle d’un kilomètre autour de son domicile « pour attraper des chemins en terre ».

L’astuce des deux attestations…

De là à se dire « rebelle » ? Beaucoup rejettent l’adjectif. Ou alors le précisent. « Rebelle peut-être, mais surtout de bon sens », écrit ainsi Ludovic. « Je pars courir en dehors de la ville, sur des chemins de campagne où je ne croise personne, alors que si je respecte le périmètre d’un kilomètre, je croise beaucoup de gens », détaille-t-il. Cet argument revient très souvent. « Si je dois attraper le Covid, ça sera au travail ou au supermarché, et non tout seul en pleine garrigue », note Michaël, qui s’éloigne parfois jusqu’à 15 km. « La règle générale est d’éviter le brassage, non ? », questionne Paul, qui a fait le choix d’opter pour les routes de campagnes, plutôt que « de tourner en rond dans le bourg ». Audrey en fait aussi une question de sécurité. Elle préfère courir en forêt, « plutôt que de slalomer sur les trottoirs sans masque […] ou sur la route avec les voitures et les vélos ».

Alors pour éviter l’amende, certains « runneurs » ont peaufiné leurs stratégies. Xavier se met « en mode ninja ». Il part tôt le matin, quand il fait nuit, « vêtu de noir et la frontale éteinte, explique-t-il. Je n’allume que lorsque je croise une voiture et une fois que j’ai rejoint la forêt à 4 km de mon domicile. » Karine, elle, fait deux attestations, « une sur mon téléphone et l’autre sur papier, qui prend le relais », raconte-t-elle. Une technique que plusieurs disent utiliser. Claude, Émilien ou encore William racontent aller plus loin encore, en mentionnant une autre adresse que celle de leur domicile sur l’une des attestations. « Ça me permet d’accéder à une forêt pour faire du sport », précise le premier.

D’autres encore se définissent comme des « rebelles assumés ». « Je comprends que l’État instaure une règle unique plus simple à gérer, mais j’ai décidé de prendre mes responsabilités et d’assumer si je me fais verbaliser », écrit Sébastien.

Des rebelles… mais aussi des joggeurs disciplinés

Voilà pour les rebelles. S’ils semblent majoritaires, il ne faut pas oublier qu’un bon nombre, parmi ceux et celles qui nous ont répondu, respectent scrupuleusement cette règle des « 1 km/1h ». Souvent par sens de la discipline… sans gaîté de cœur, autrement dit. Yann, papa de trois filles, ne se voyait pas donner le mauvais exemple. Daniel, verbalisé lors du premier confinement, ne veut pas se faire pincer une nouvelle fois. Quant à « MarySofy », Xavier, Audrey ou Lilian, s’ils ne s’aventurent pas à plus d’un kilomètre, ils confient avoir du mal à comprendre la règle. Voire la qualifie d’absurde. « Interdire les sorties en groupe aurait été largement suffisant », ajoute Olivier.

D’autres, au contraire, y compris des joggeurs confirmés, ont fini par s’accommoder. Justine et Ingrid disent courir « en étoile », pour éviter les boucles trop répétitives. Frédéric, habitué à avaler 60 km par semaine, utilise pour sa part une application de calcul d'isochrones et d'isodistances , qui lui permet de visualiser sur une carte toutes les possibilités de déplacements dans ce périmètre d’un kilomètre autour de son domicile. Si bien que « respecter la règle ne me pose pas vraiment problème », assure-t-il.

« Apprendre à jouer de ces contraintes »

D’autres encore ont pris le parti de jouer de ces nouvelles contraintes. Fred raconte « essayer de faire le plus de kilomètres dans le temps et l’espace impartis ». « J’arrive à faire 13 km sans trop d’efforts, j’espère arriver à 14 d’ici le 20 décembre ». Emmanuelle et son mari se sont, eux, lancé le défi de courir chaque jour 10 km, tandis qu’Eric s’amuse désormais à battre ses records de temps sur des portions de parcours autour de son domicile.

« Vous pouvez aussi varier vos sorties en faisant des séances de fractionné, travailler votre foulée ou autre, invite encore Hubert. À vous d’être inventif, curieux de (re) découvrir votre quartier. » Et puis, on peut toujours se dire que ce confinement ne durera qu’un temps et le prendre avec philosophie. « Je profiterai des grands espaces plus tard, glisse par exemple Martin. La forêt n’est pas loin, la mer non plus… mais elles attendront ».

En confinement, courir avec ou sans Strava ?

C’est un peu le grand dilemme en ces temps de confinement. L’application mobile Strava, prisée des joggeurs, permet d’enregistrer ses activités sportives via GPS et de partager ainsi ses performances à ses abonnés et suivre, en retour, celles de ceux à qui on s’est abonné. Le tout dans un esprit d’émulation collective, en essayant de ravir les meilleurs temps sur des segments de route chronométrés.

D’un côté, l’application permet de pimenter les sorties « confinement », limitées dans le temps et la durée. C’est comme ça que le voit en tout cas Arcole et Benoît. « Je me suis aperçu, sur ces applications d’échange de parcours, que même les champions locaux commençaient à réduire leur périmètre de course et ainsi susciter une émulation collective autour du respect de cette règle », glisse le premier en indiquant que « battre un record sur un segment Strava, ou du moins de tenter de le battre ; constitue une motivation supplémentaire. » La recherche de segments à battre « permet aussi de découvrir des rues dans lesquelles on n’a pas l’habitude de passer », indique le second. « Le fait de savoir que des personnes peuvent visualiser vos parcours aide un peu aussi à respecter les règles », ajoute Marie.

Mais dans le camp des joggeurs « rebelles », on préfère parfois désactiver l’application. C’est le cas de Guillaume, cycliste, « car je ne veux pas encourager d’autres à faire de même », justifie-t-il. Ou JC, qui désactive l’application pour sa sortie longue du week-end. « Je ne veux pas transmettre un message du genre : "il ne faut pas respecter le confinement", commence-t-il. Et je veux aussi éviter les remarques désagréables. » Carole relativise : « Autant en mars dernier, dès que l’on publiait sur Strava une sortie "rebelle en forêt", il y avait quelqu’un pour vous sermonner, se souvient-elle. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Il y a davantage de respect des choix et des situations des uns et des autres. »