« Gilets jaunes » : Essoufflement et pandémie… Où en est le mouvement, deux ans après sa création ?

MOBILISATION Pendant plusieurs mois, ils ont occupé les ronds-points et battu le pavé dans tout le pays. Deux ans plus tard, que sont devenus les « gilets jaunes » ?

Lucie Bras

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Manifestation des gilets jaunes en soutien au personnel soignant, le 4 juin 2020.
Manifestation des gilets jaunes en soutien au personnel soignant, le 4 juin 2020. — Francois Mori/AP/SIPA
  • Le mouvement des « gilets jaunes » fête son deuxième anniversaire dans un contexte très particulier de crise sanitaire.
  • Où en est ce mouvement de protestation contre la politique d’Emmanuel Macron, qui a culminé à l’hiver 2018-2019 ?

Le 17 novembre 2018, naît le mouvement des « gilets jaunes ». Vêtues d’un gilet fluorescent, 282.000 personnes occupent alors des ronds-points, bloquent des routes, partout en France. Deux ans et une pandémie plus tard, où en est ce mouvement né de la hausse des taxes sur les carburants ?

Malgré la pandémie, il y a bien quelques signes qui montrent qu’ils sont encore là. Une manifestation tout en jaune à Lille, samedi. Un compte à rebours virtuel qui prévoit une action à Paris pour les deux ans du mouvement. « Mettez les gilets jaunes sur les pare-brise comme en 2018, et sur les balcons, clôtures, partout… Prenez des photos… Postez-les sur les groupes ! », invite une « gilet jaune » sur Facebook à quelques jours de l’anniversaire.

Des ronds-points désertés au printemps

Des appels un peu désorganisés mais en pleine pandémie, difficile de continuer à se retrouver chaque samedi dans la rue. « On ne trouve plus de "gilet jaune" ni en manifestation, ni sur les ronds-points. Les derniers irréductibles ont été chassés des derniers carrefours à la faveur du confinement du printemps », soulève Tristan Guerra, enseignant-chercheur en science politique à Sciences Po Grenoble, laboratoire Pacte CNRS.

Confinement ou pas, même avant la pandémie, le mouvement s’était déjà un peu essoufflé en 2019. « Malgré des appels à manifester à caractère national, la mobilisation hebdomadaire ne réunissait qu’un petit noyau dur de personnes », explique Magali Della Sudda, chargée de recherche au CNRS, membre du Centre Emile Durkheim (CED). Conséquence selon elle d’une « répression policière et judiciaire très spécifique ».

« Les yeux crevés, les mains arrachées, ce sont des choses qui font extrêmement peur. Ça a été très dissuasif pour certaines personnes, notamment pour celles qui ne sont pas des habitués de l’action collective. » Autre menace pour les plus précaires : une amende de 135 euros, à laquelle « les bénéficiaires de minima sociaux ou les personnes handicapées ne peuvent pas (…) faire face. »

La discussion continue… en ligne

Le glas a-t-il sonné pour les « gilets jaunes » ? Pas si vite. Ce serait oublier que « le mouvement est aussi un phénomène numérique », note Frédéric Gonthier, également enseignant-chercheur à Sciences Po Grenoble. A l’hiver 2018, le groupe Facebook « Compteur officiel de gilets jaunes » enregistrait 1,8 million d’internautes. Aujourd’hui, il compte encore 1,6 million d’inscrits. Preuve que les « gilets jaunes » n’ont jamais cessé d’échanger sur les groupes Facebook, partageant leur indignation et réaffirmant leur soutien au mouvement.

« Le mouvement se poursuit sur la toile, une communication qui passe totalement en dehors des radars des médias car ce sont d’autres manières d’être ensemble et de discuter. Aujourd’hui, les discussions tournent autour de la crise sanitaire, des conditions de vie, du chômage, ou du documentaire Hold-Up… », avertit Magali Della Sudda, en référence au documentaire qui entend dénoncer la gestion de l'épidémie de Covid-19.

Des « gilets jaunes » en première ligne

Des échanges qui pourraient raviver la flamme jaune, dans une période où des mesures restrictives sont mises en place. « Les revendications des gilets jaunes, c’était une meilleure écoute des citoyens, la mise en place du référendum d’initiative citoyenne (RIC), la participation aux décisions qui les concernent. Ils sont très imprégnés des idéaux démocratiques, analyse Magali Della Sudda. Nous sommes dans une situation exceptionnelle de suspension des libertés fondamentales, qui s’explique par la crise sanitaire. C’est un contexte très dur de ce point de vue là. On est dans un moment où l’horizon se referme, au lieu de s’élargir. »

Autre source de mécontentement, « le souci de vivre dignement de son travail, qui a été au cœur du mouvement », rappelle Frédéric Gonthier. « On s’aperçoit que de nombreux gilets jaunes appartiennent à des professions fortement mises à contribution depuis le début du premier confinement : chauffeurs, livreurs, aides-soignantes…, complète Tristan Guerra. Si leur situation n’est pas prise en compte par les pouvoirs publics, cela peut conduire le mouvement à revenir sur le devant de la scène, à la faveur d’une période de crise économique qui va s’intensifier au cours des prochains mois, et générer à n’en pas douter plus de précarité, le socle de la mobilisation du mouvement. »

Une hypothèse que partage Magali Della Sudda. « Le sentiment de mépris, qui était déjà très fort en 2018, risque de s’étendre à des catégories bien plus larges, selon la chercheuse. Il n’est pas impossible qu’un nouveau mouvement social d’ampleur se forme, que les réseaux se réactivent et coalisent avec eux d’autres mécontentements qui reviendront. »