Contrairement à ce qu'affirme Castex, les soignants demandent bien d’augmenter le nombre de lits de réanimation

FAKE OFF Jean Castex a surpris (et énervé) le personnel soignant en affirmant que ce dernier ne demandait pas l'ouverture de lits de réanimation supplémentaires

Alexis Orsini

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Un lit pour patient du Covid-19 à l'hôpital de la Timone, à Marseille, le 28 septembre 2020. (illustration)
Un lit pour patient du Covid-19 à l'hôpital de la Timone, à Marseille, le 28 septembre 2020. (illustration) — PHILIPPE MAGONI/SIPA
  • « [Les] soignants ne nous demandent pas d’augmenter le nombre de lits de réanimation, ne serait-ce que parce qu’ils savent bien que former un médecin réanimateur ou une infirmière spécialisée ne peut se faire en six mois », a affirmé Jean Castex jeudi 12 novembre lors de son point d'étape sur l'efficacité du confinement
  • Cette petite phrase, prononcée juste après avoir la mention du nombre de lits de réanimation supplémentaire déployés par le gouvernement en cas de besoin dans les hôpitaux, est loin d'être passée inaperçue.
  • Car le personnel soignant réclame de longue date - bien avant la crise du Covid-19 - l'ouverture de lits de réanimation supplémentaires, comme le confirment deux porte-paroles du milieu à 20 Minutes.

Deux semaines après le début du second confinement, Jean Castex a, comme prévu, réalisé un premier bilan des mesures en vigueur depuis le 30 octobre. Et si le Premier ministre a indiqué, à cette occasion, que la situation resterait inchangée au « moins pour les 15 prochains jours », une phrase prononcée au début de son discours n’a pas manqué de faire bondir de nombreux internautes.

Juste après avoir évoqué son « admiration » pour le travail et « l’engagement » des « professionnels de santé », Jean Castex a en effet lancé (à partir de 4’20 dans la vidéo ci-dessous) : « Ces soignants, ils ne nous demandent pas d’augmenter le nombre de lits de réanimation, ne serait-ce que parce qu’ils savent bien que former un médecin réanimateur ou une infirmière spécialisée ne peut se faire en six mois, ils nous demandent surtout de tout mettre en œuvre pour éviter que les malades arrivent à l’hôpital. »

Une déclaration pour le moins surprenante, alors qu’il soulignait lui-même, quelques minutes plus tôt (dès 2’58) la supposée préparation du gouvernement en cas d’afflux massif de malades en réanimation : « Aujourd’hui, ce sont 4.803 malades [du] Covid-19 qui sont pris en charge en réanimation, ce qui représente 95 % de nos capacités normales de lits de réanimation, hors crise. Pour pouvoir faire face à cet afflux, nous avons armé au cours des deux dernières semaines 1.360 lits supplémentaires, afin d’accueillir plus de malades [du] Covid-19 mais aussi d’autres malades. […] Nous pourrions aller jusqu’à 10.400 lits si c’était nécessaire puisque nous nous sommes préparés au cours des derniers mois pour faire face à une vague de grande ampleur. »

Or, contrairement à ce qu’a affirmé le Premier ministre, l’ouverture de lits de réanimation supplémentaires pour renforcer les 5.432 lits existants (selon le décompte de 2018) fait bien partie des demandes du personnel soignant.

FAKE OFF

« Cette réflexion du Premier ministre est d’un cynisme absolu, et ça nous choque profondément. Ça fait des années que les soignants militent autour de trois thèmes : rouvrir des lits, créer des postes compatibles avec les conditions de travail et revaloriser les salaires » s’insurge auprès de 20 Minutes Thierry Amouroux, porte-parole du Syndicat national des professionnels infirmiers (SNPI) et infirmier à l’AP-HP.

Christophe Prudhomme, médecin urgentiste au Samu 93, délégué national de la CGT et porte-parole des médecins urgentistes de France, abonde : « Les propos de Jean Castex sont un déni total de la réalité de l’hôpital public. La question des lits de réanimation est une question ancienne. Depuis des années, nous les urgentistes nous expliquons que nous n’avons pas assez de lits de tous les étés, tous les hivers, tous les week-ends, c’est-à-dire quasiment toute la totalité de l’année. »

Si la demande de lits de réanimation supplémentaires remonte donc à loin, celle-ci figurait encore, à titre d’exemple récent, parmi les principales revendications de la journée de mobilisation des personnels de santé du 15 octobre dernier.

« Et c’est encore pire depuis le pic Covid-19 du printemps dernier, il faut bien comprendre qu’on aurait pu éviter des milliers de morts si nous n’avions pas manqué de lits de réanimation. Faute de lits, nous avons été obligés de faire un tri entre patients avec, par exemple, trois patients qui présentaient un rapport bénéfices/risques permettant de les envoyer en réanimation, alors qu’on ne disposait que d’un seul lit, ce qui revenait à en condamner deux par manque de place », regrette Thierry Amouroux.

La crainte d’une « surmortalité catastrophique »

Pour Christophe Prudhomme, « la grosse erreur de stratégie du gouvernement, c’est d’être revenu à 5.000 lits de réanimation au mois de mai » : « Le gouvernement dit qu’il a formé du personnel mais il aurait été bon que celui-ci reste en partie pour garder ouverts non pas les presque 11.000 lits de réanimation ouverts pendant le pic, mais au moins 7.500 lits, puisqu’on savait que le nombre de malades allait augmenter, on ignorait juste quand et à quel rythme. Là, on va atteindre 7.500 lits de réanimation avec beaucoup de difficultés. Il est beaucoup plus facile d’augmenter le nombre de lits d’un service de réanimation existant que de créer un service ex nihilo. Comme on a fermé plein de petits services ces dernières années, c’est devenu très compliqué d’augmenter les capacités rapidement. »

De fait, l’urgentiste redoute la « surmortalité catastrophique » provoquée par l’incapacité technique de l’hôpital public à accueillir les patients qui requièrent un lit de réanimation : « Les deux principales causes de mortalité, en France, ce sont les cancers et les maladies cardiovasculaires. Or, on s’attend à une surmortalité importante à cause des retards de diagnostic ou de prise en charge liés à la première vague du Covid-19. » Une récente étude a ainsi estimé que la surmortalité pourrait s’élever à 2 ou 5% chez les patients atteints d’un cancer à cause du chamboulement de l’organisation des soins.

Les plus de six mois requis, d’après Jean Castex, pour « former un médecin réanimateur ou une infirmière spécialisée » sont quant à eux « fallacieux », selon Thierry Amouroux : « Il faut bien faire la distinction entre deux choses : les postes vacants et l’absence de pénurie. A cause de la crise du Covid, de nombreux soignants épuisés ont quitté leur poste parce qu’ils se doutaient qu’ils ne pourraient pas travailler dans de bonnes conditions par manque de soutien assez fort du gouvernement. Le nombre de postes d’infirmiers vacants dans les hôpitaux est passé de 7.500 en juin à 34.000 en septembre. »

« Mais le personnel est là : si, demain, on propose des postes avec une charge de travail compatible avec la qualité des soins, des salaires dignes, on peut les pourvoir très rapidement », conclut-il.