Coronavirus : « Dans l’histoire de l’humanité, sur le long terme, il y a une espèce de logique du confinement », avance Jean-Paul Demoule

« 20 MINUTES » AVEC... L’année 2020 aura été marquée en France par un double confinement, un événement qui ne serait que la conclusion radicale de l’évolution des sociétés humaines, selon le préhistorien Jean-Paul Demoule

Propos recueillis par Guillaume Novello

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Pour le préhistorien Jean-Paul Demoule, à partir de l'invention de l'agriculture, les sociétés humaines ont évolué vers toujours plus de confinement.
Pour le préhistorien Jean-Paul Demoule, à partir de l'invention de l'agriculture, les sociétés humaines ont évolué vers toujours plus de confinement. — Anne Fourès
  • Tous les vendredis, 20 Minutes propose à une personnalité de commenter un phénomène de société dans son rendez-vous « 20 Minutes avec… ».
  • Jean-Paul Demoule, préhistorien et membre honoraire de l’Institut Universitaire de France, a travaillé sur la question de la préhistoire du confinement, décrété pour une deuxième fois le 30 octobre.
  • Selon lui, avec l’invention de l’agriculture, les sociétés humaines se sont sédentarisées et progressivement confinées. Une évolution qui se poursuit dans nos sociétés modernes jusqu’à cet acmé du double confinement de 2020.

Le 30 octobre, la France entrait dans son deuxième confinement, sans trop savoir quand elle en sortirait. Une expérience inédite qui ne le serait pas tout à fait si on regarde loin dans le rétro. « En réalité, l’histoire de l’humanité pourrait être, malgré les apparences de la mondialisation, celle de son confinement progressif, depuis le nomadisme des débuts paléolithiques jusqu’aux concentrations urbaines actuelles », écrit le préhistorien Jean-Paul Demoule dans son Tract de crise* publié chez Gallimard. Nous avons donc interrogé ce spécialiste des premières sociétés humaines pour savoir comment l’homme s’est peu à peu confiné.

Comment êtes-vous arrivé à travailler sur cette hypothèse de confinement progressif ?

Une des éditrices de Gallimard avec qui j’étais en relation pour la publication prochaine d’un livre m’a contacté pour la série Tracts de crise en me disant : « vous devriez réfléchir à la préhistoire du confinement ». Ce que j’ai effectivement commencé à faire et je me suis dit : « mais oui, finalement, si on reprend l’histoire de l’humanité où on part de sociétés nomades de chasseurs-cueilleurs qui sont obligés de se déplacer tout le temps pour trouver leur nourriture et si on regarde ça sur le long terme, oui il y a une espèce de logique du confinement même s’il peut y avoir des exceptions puisque toute loi historique a forcément des exceptions ». C’est comme ça que ça m’est venu.

Comment expliquer cette évolution ? Est-ce lié à des facteurs économiques ?

Il y a une loi assez banale chez l’ensemble des êtres vivants qui est celle du moindre effort. Plus vous bougez, plus vous consommez de l’énergie donc c’est plus simple de moins bouger. Il y a environ 12.000 ans, au sortir de la dernière période de glaciation qui a duré un peu plus de 100.000 ans, Homo sapiens s’est trouvé pour la première fois dans son évolution dans un environnement permettant l’agriculture et l’élevage. A ce moment-là, dans différents points du globe, isolés les uns des autres mais exactement au même moment, un certain nombre de groupes de chasseurs-cueilleurs vont commencer à inventer l’agriculture et l’élevage. Mais inventer l’agriculture et l’élevage, cela signifie que vous commencez à vous confiner en partie, vous construisez des maisons en dur pour qu’elles résistent plus longtemps que les abris temporaires des nomades. Vous êtes dans des villages sédentaires et vous commencez à ne plus faire que quelques kilomètres par jour pour aller cultiver vos champs, nourrir vos animaux, les traire, etc.

Ces regroupements de populations ont-ils favorisé les épidémies ?

Les maladies ont toujours existé, on en a la preuve grâce aux traces sur les squelettes. Elles étaient présentes chez les chasseurs-cueilleurs, au temps du paléolithique. Mais ils vivaient dans des groupes nomades de 20-30 personnes sur une planète peuplée de un à deux millions de personnes donc les risques de contagion étaient faibles. Or à partir du moment où l’être humain se confine dans des villages où il vit en promiscuité avec des animaux domestiques qui peuvent être vecteurs de zoonoses - des maladies transmissibles de l’animal à l’homme - comme la brucellose des moutons ou la tuberculose des bovins, les épidémies se développent. Sans compter sur les maladies transmises par les animaux commensaux, comme les rats ou les pigeons. En se regroupant, les êtres humains se rapprochent aussi des animaux sauvages, également porteurs de maladie, comme la chauve-souris pour le Covid-19. La première épidémie dont nous avons trace remonte au 5e siècle avant Jésus-Christ et est « la peste d’Athènes », qui n’était d’ailleurs sans doute pas une peste. Puis le développement de centres urbains est allé de pair avec celui des échanges commerciaux. C’est comme ça qu’un navire rempli d’étoffes infestées du bacille de la peste a accosté en 1720 à Marseille où la maladie a ensuite décimé la moitié de la population malgré un confinement sévère de la région.

Le confinement, comme ici à Montmartre le 12 novembre, ne serait finalement que l'aboutissement d'une tendance lourde au sein des sociétés humaines.
Le confinement, comme ici à Montmartre le 12 novembre, ne serait finalement que l'aboutissement d'une tendance lourde au sein des sociétés humaines. - JEANNE ACCORSINI/SIPA

Dans votre article sur ce thème pour la revue « L’Histoire », on se rend compte que plus on se confine, plus on travaille. Par exemple, les nomades ne travaillent que quelques heures pour se procurer leur subsistance…

C’est sûr que c’est un peu paradoxal parce qu’effectivement les agriculteurs et les sociétés qui en sont issues, y compris vous et moi, travaillent plus que les chasseurs-cueilleurs. Certes, ça dépend du milieu naturel, il y a des endroits où il est beaucoup plus facile de chasser, pêcher, cueillir que d’autres mais c’est vrai que globalement c’est plus dur. Simplement, les hommes ne s’en sont pas aperçus puisque la révolution néolithique, l’invention de l’agriculture et de l’élevage, s’est faite sur des siècles, voire des millénaires. Vous commencez au début à favoriser certaines plantes sauvages et puis petit à petit, vous commencez à en planter mais vous continuez à cueillir. En parallèle, vous capturez quelques petits animaux que vous commencez à apprivoiser mais vous continuez à chasser. Puis au fil des générations, vous vous retrouvez presque à 100 % cultivateur/éleveur sédentaire. Je pense que c’est quelque chose qui a été insensible pour les êtres humains. Et si on fait remonter Homo sapiens à 300.000 ans, l’agriculture et l’élevage n’occupent que 4 % de cette période, donc c’est très récent.

Existe-t-il encore des sociétés non confinées ?

Il y a quelques sociétés de pasteurs, d’éleveurs nomades pour des raisons environnementales : les éleveurs de rennes dans le Grand Nord, les Touaregs ou assimilés dans la basse région du Sahara, les nomades dans les steppes mongoles… Mais ce sont dans des régions où l’agriculture est beaucoup plus difficile. Les derniers chasseurs-cueilleurs, il n’y en a pratiquement plus. Un petit peu les Bushmen du désert du Kalahari en Afrique du Sud, mais maintenant, ce sont quasiment des curiosités touristiques. Il y a aussi la fameuse île indienne de North Sentinel, dans l’archipel des Andamans, où il y a encore quelques chasseurs-cueilleurs qui reçoivent par des flèches ceux qui y débarquent. Sinon il y a des sociétés qui sont encore organisées de manière traditionnelle dans des petits villages sédentaires. A la différence de ces derniers, dans les villes, vous bougez encore moins parce que vous n’êtes même plus obligés de sortir du village pour aller chercher à manger car vous avez des commerçants, des boutiques pour vous ravitailler. Avec les villes apparaissent toutes sortes de métiers complètement sédentaires, les artisans, le clergé, la police, toute l’administration qui doit gérer une ville ou un Etat.

Nos sociétés sont donc confinées sans vraiment le savoir…

Prenons la question du tourisme qui, a priori, s’oppose à ce confinement progressif. Or d’une part le tourisme, ça ne concerne pas tout le monde sur la planète, et même en France, il y a 40 % des gens qui ne partent jamais en vacances. Par ailleurs, avec la réalité virtuelle qui se perfectionne d’années en années, il est évident qu’on pourra à l’avenir voyager depuis son fauteuil en ayant une perception complète des volumes, des odeurs, etc. Même le tourisme sera de plus en plus sédentaire. Il y a aussi l’exemple des guerres qui se font à distance par drones, missiles.

De même dans les salles de sport, vous êtes dans une pièce où vous faites du vélo, de l’escalade, du rameur, vous pouvez même faire ça chez vous si vous avez un peu de place. Mais ces activités physiques, faisables en extérieur, sont en grande partie confinées, même hors période de confinement. Dans le domaine des services, le télétravail se développe et ça coûte moins cher à tout le monde. Lors du confinement, certaines personnes étaient d’ailleurs contentes de rester chez elle, mais ça dépend si on a la place, l’équipement, etc. Ce qui est rassurant quand même, c’est que souvent rien ne vaut le contact humain pour un certain nombre d’activités professionnelles, pas seulement la machine à café mais les réunions en présentiel et pas uniquement sur Zoom.

Y a-t-il des exceptions ?

Oui. Par exemple, et c’est une partie de la crise des « Gilets jaunes », certaines personnes sont obligées d’habiter de plus en plus loin du centre urbain et de venir dans la ville pour travailler. Effectivement, il y a des exceptions, mais ça me paraît être une tendance lourde. On peut imaginer qu’une grande partie des emplois indispensables actuellement et qui obligent les gens à sortir de chez eux pourront, si on prolonge un peu les choses, être effectués par des machines, il y a déjà des robots aspirateurs, on commence à envisager de livrer les marchandises par drone. Dès 1951, dans son roman Fondation, Isaac Asimov prévoyait des sociétés confinées : « Quand on est né dans une alvéole, qu’on a grandi dans un couloir, qu’on travaille dans une cellule et qu’on prend ses vacances dans un solarium plein à craquer, monter à l’air libre avec le ciel au-dessus de sa tête pour toute perspective, c’est risqué la dépression nerveuse, tout simplement. ».** Or souvent les écrivains de science-fiction entrevoient des évolutions historiques ultérieures.

*Tracts de Crise (N°35) – Pré-histoires du confinement, de Jean-Paul Demoule (Gallimard, avril 2020)

**Fondation, de Isaac Asimov (Folio SF), p. 29