Coronavirus : Dans les Alpes, comment les stations envisagent-elles une saison de ski s’annonçant « catastrophique » ?

MONTAGNE Le confinement actuel pousse les 350 stations de ski françaises à redouter le pire, sans pour autant se laisser abattre, pour cette saison

Jérémy Laugier

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Tout comme Les Deux-Alpes, Tignes a connu une courte réouverture avant le reconfinement, du 17 au 28 octobre.
Tout comme Les Deux-Alpes, Tignes a connu une courte réouverture avant le reconfinement, du 17 au 28 octobre. — Andy Parant
  • En mars dernier, le confinement avait pesé lourd sur le bilan des 350 stations de ski françaises, privées d’environ un mois et demi d’ouverture.
  • Celles-ci redoutent une saison encore plus douloureuse, en raison de la deuxième vague de l’épidémie de coronavirus en France.
  • 20 Minutes a interrogé plusieurs acteurs majeurs du tourisme de montagne en France, qui garde son principal motif d’espoir dans sa fréquentation record l’été dernier.

S’il y a bien un secteur qui mise sur la magie de Noël en France, c’est celui du tourisme de montagne. Face au confinement actuel en raison de la crise sanitaire du Covid-19, l’enjeu est colossal, avec 120.000 emplois directs dépendants de l’ouverture des stations de ski et un chiffre d’affaires annoncé par France Montagnes à 11 milliards d’euros. Déjà privées d’un mois et demi d’activité la saison passée (soit une perte de recettes estimée entre 15 et 20 %), à cause du premier confinement le 17 mars, les 350  stations de ski hexagonales sont dans l’impasse.

Lorsque Emmanuel Macron a annoncé le reconfinement, le 28 octobre, Val d’Isère (Savoie) avait par exemple déjà vendu 1.200 packs de son événement « Premières Traces », qui marque chaque année l’ouverture de sa saison. Si ce temps fort, programmé les 28 et 29 novembre, a de fait été décalé, la station savoyarde va bien pouvoir accueillir à huis clos trois week-ends de Coupe du monde de ski alpin (du 5 au 20 décembre) avec le Critérium de la première neige. Rien n’indique pourtant qu’il s’agit d’un signe fort en vue d’une prochaine reprise pour le grand public.

Des conditions de remboursement inédites en montagne

« Nous sommes prêts et même proactifs, annonce Cécile Ferrando, directrice communication et promotion chez Val d’Isère Tourisme. Mais le taux d’occupation de clients sur l’ensemble de notre saison n’est actuellement que de 38 %, contre 58 % au même moment dans une configuration d’année classique. » Le constat est tout aussi négatif à l’Alpe d’Huez (Isère). « L’allocution du président a aussitôt entraîné une annulation de 15 % de nos réservations, surtout sur les week-ends de décembre et le Nouvel An, indique Céline Cayot, directrice de l’hôtel 4 étoiles Les Grandes Rousses (106 chambres). Comme nous allons aussi perdre tous les séminaires de groupes, soit un quart de notre clientèle sur la saison, ça s’annonce vraiment délicat. »

Ce n’est pas faute, dans ce contexte de crise inédit, d’assouplir nettement les possibilités de séjours courts et les conditions d’annulation. « La plupart des hébergements en montagne sont intégralement remboursés, sans le moindre motif, s’ils sont annulés jusqu’à 48 heures avant la date, précise Armelle Solelhac, experte du tourisme de montagne. Et pour les réservations de cours de ski ou de logements, un justificatif lié au Covid-19 permet aussi une annulation sans frais le jour J. »

« Un vrai défi » pour Val d’Isère, qui accueille plus d’Anglais que de Français

Consultante en prospective et stratégie dans le secteur du tourisme, cette Annécienne évoque « un retard de 30 % » dans les réservations en montagne en France. « Ce retard est principalement dû au désengagement de plusieurs tour-opérateurs, poursuit la PDG de l’agence Switch. C’est une véritable opportunité pour les hébergeurs de reprendre la main en direct avec la clientèle. » Un mal pour un bien donc, même si on devrait être loin de la moyenne habituelle de 28 % de clients étrangers, cet hiver à la montagne ?

Le domaine de La Plagne, ici en 2019, a l'habitude d'avoir un quart d'étrangers dans sa clientèle.
Le domaine de La Plagne, ici en 2019, a l'habitude d'avoir un quart d'étrangers dans sa clientèle. - Elina Sirparanta

« C’est un vrai défi pour nous, à Val d’Isère, puisque nous avons l’habitude d’avoir davantage de clients anglais (42 %) que français (38 %), note Cécile Ferrando. Outre le coronavirus, le Brexit a un impact direct sur notre économie et on essaie forcément de draguer une nouvelle clientèle de proximité. » Une stratégie privilégiée par de nombreux domaines skiables dans une saison qui n’a pu démarrer que pour deux d’entre eux. Tout comme Les Deux-Alpes, la station de Tignes (Savoie) présente ainsi la particularité d’avoir ouvert ses portes le 17 octobre, avant de devoir fermer 12 jours plus tard après l’allocution présidentielle.

Une fréquentation en hausse à la Toussaint à Tignes

« C’est peu de dire que notre démarrage de saison est atypique, souligne Frédéric Porte, directeur général de la station de Tignes. C’est beaucoup de travail de devoir s’arrêter aussi vite et d’être prêt à tout remettre en route dès qu’on aura le feu vert. Sur ces vacances de Toussaint, on a eu droit à nos meilleures conditions d’enneigement depuis quatre ans et on a eu une fréquentation en hausse de 30 % par rapport à la même période en 2019. » La preuve que face au lourd contexte coronavirus, les amateurs de sports d’hiver se sentent à l’aise en altitude. « Nous avons été très vigilants à l’application stricte du protocole sanitaire, comme l’été dernier, notamment dans les files d’attente », rappelle Frédéric Porte.

Le port du masque était indispensable au niveau des remontées mécaniques, le mois dernier à Tignes.
Le port du masque était indispensable au niveau des remontées mécaniques, le mois dernier à Tignes. - Andy Parant

Avec un taux d’incidence s’élevant au-delà de 900 tests positifs pour 100.000 habitants, la Haute-Savoie et la Savoie sont actuellement les deux départements français les plus touchés par l’épidémie. Cela pousse le DG de la station de Tignes à redouter « une baisse d’activité catastrophique sur le plan économique », même si la ministre du Travail Elisabeth Borne a incité dimanche les stations à embaucher des saisonniers, quitte à « bénéficier si nécessaire d’activité partielle ».

La tension entourant le système hospitalier savoyard n’est évidemment pas une bonne nouvelle. Nous ne sommes pas favorables à une ouverture des stations à tout prix. Elle aura lieu lorsque cela sera raisonnable. Mais la situation actuelle en Savoie n’est pas liée à la pratique de sports au grand air. Les skieurs savent que la montagne est un lieu privilégié par rapport à la circulation du virus, et on l’a vu avec le succès des destinations en montagne l’été dernier. »

« La même configuration qu’au printemps dernier », vraiment ?

Un constat porteur d’espoir que confirme France Montagnes. « Alors qu’on partait quasiment de zéro début juin, cet été a constitué un record historique avec une hausse de 4,7 % de la fréquentation dans les hébergements de montagne en France par rapport à l’an passé, indique Jean-Marc Silva, directeur de cette organisation fédérant les 350 stations françaises. Cette progression correspond aux envies de grands espaces des citoyens. On sait que la souplesse sera de rigueur, car les réservations de dernière minute vont se transformer en résas de dernière seconde. Il faut savoir que 13 % du tourisme de montagne concerne la période avant Noël. »

Celle-ci semble plus que menacée, mais l’incertitude est même plus vaste au sujet de cette reprise en pointillé : début décembre, pour les prochaines vacances scolaires, début 2021, ou même le spectre d’une saison blanche ? « Nous aimerions bien avoir des moyens pour nous projeter sur tel ou tel scénario, et surtout sur notre enjeu majeur d’une ouverture au 19 décembre, avoue Nicolas Provendie, directeur général de la société d’aménagement de La Plagne (Savoie). Finalement, on est un peu dans la même configuration qu’au printemps dernier, et on a connu une hausse de fréquentation de 20 % par rapport à un été classique. »

« Nous sommes confrontés en permanence aux aléas de la météo »

Un élan d’optimisme qui se voudrait presque contagieux en altitude. « Nous essayons de ne pas avoir trop d’états d’âme, de ne pas nous lancer dans des pronostics de réouverture ou de partir sur des ''si on avait su'' quant à ce reconfinement, assure Frédéric Porte. Notre credo est simplement de nous tenir tout le temps prêt à pouvoir ouvrir au plus vite, et sans demi-mesure. Nous sommes confrontés en permanence aux aléas de la météo, donc ça nous pousse à avoir une forme de combativité. »

Armelle Solelhac prolonge cet atout montagnard : « Sur les hivers 2015, 2016 et 2017, il n’y a pas eu de neige avant début janvier. Les commerces ont quand même su ouvrir fin décembre en rangeant les skis pour proposer par exemple la location de VTT. Ce n’est ni la première, ni la dernière fois que les stations s’adaptent très vite. » Mais elles n’ont jamais été à ce point en danger.