Attentats du 13-Novembre : « Ces mémoriaux éphémères sont un rituel classique du deuil collectif »

INTERVIEW Dès le 14 novembre 2015, des fleurs, des bougies ou des messages sont apparus devant les lieux des attentats terroristes. Que disent ces mémoriaux éphémères de nos sociétés ? Entretien avec Gérôme Truc, coordinateur des « Mémoriaux du 13 novembre »

Propos recueillis par Caroline Politi

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Des dessins, mots, fleurs et autres objetsdevant le café-restaurant La Belle Equipe (11e). Lancer le diaporama
Des dessins, mots, fleurs et autres objetsdevant le café-restaurant La Belle Equipe (11e). — Patrice Clavier/Archives de Paris
  • Après chaque attentat et notamment ceux du 13-Novembre, des mémoriaux éphémères apparaissent dans l’espace public.
  • Pourquoi archiver tous ces messages ? Que disent-ils de notre rapport aux attentats ?
  • Les chercheurs Sarah Gensburger et Gérôme Truc ont observé leurs évolutions, collecté leur contenu, rencontré ceux qui s’y rendaient.

Pendant des mois, des fleurs, des bougies ou des messages ont entouré la statue de la République, mais également tous les lieux où ont été perpétrés les attentats du 13-Novembre. Des mémoriaux aux quatre coins de Paris pour rendre hommage aux 130 victimes et dénoncer la barbarie. D’où vient ce besoin de descendre dans l’espace public et que disent ces rituels de nos sociétés ? Le sociologue Gérôme Truc a codirigé avec Sarah Gensburger, un ouvrage dédié à cette question Les Mémoriaux du 13 Novembre (édition EHESS).

Pourquoi certains ressentent la nécessité de déposer des fleurs, des bougies ou des messages parfois des mois après les attentats ? Dans votre ouvrage, vous dites que les mémoriaux n’émergent pas de « nulle part »…

Ces mémoriaux éphémères sont un rituel classique du deuil collectif : à chaque fois qu’une société est confrontée à une « mauvaise mort » – une mort qui n’est pas dans l’ordre des choses –, la population a besoin de concrétiser et d’exprimer son émotion par un geste. Certains mettent une bougie chez eux, font une prière ou expriment leur tristesse sur les réseaux sociaux. D’autres, au contraire, vont se rendre à proximité des lieux du drame. Cela n’a rien de nouveau, vous avez forcément aperçu des fleurs ou des messages le long d’une route où a eu lieu un accident. Ces mémoriaux sont quasiment systématiques dans le cas des attentats, mais il peut y en avoir également pour des faits divers marquants ou même lors du décès d’une personnalité.

A Paris, la place de la République a rapidement été « désignée » comme un lieu de mémoire, comment expliquer ce choix ?

Cela remonte aux attentats de janvier 2015 et plus précisément à celui contre la rédaction de Charlie Hebdo. Après le choc de cette attaque, de nombreux Parisiens ont ressenti la nécessité de se rassembler mais tout le périmètre était bouclé. Il y avait donc deux options : soit se rendre sur la place de la Bastille soit sur celle de la République. Le fait que cette dernière était piétonne a fait pencher la balance. D’autant qu’au-delà de l’aspect pratique, le symbole était fort. S’en prendre à des journalistes, c’est s’en prendre à la République. Le 13 novembre, il restait encore sur cette place un embryon de mémorial, les gens s’y sont rendus naturellement.

Qui ressent le besoin de se rendre sur ces mémoriaux ?

D’un mémorial à l’autre, la population varie. Devant le Bataclan ou la place de la République, qui ont été des lieux très médiatisés, on va retrouver plus de touristes ou de curieux. Les messages laissés sont d’ailleurs souvent plus politiques. A l’inverse, devant la Belle Equipe, le mémorial est principalement alimenté par les riverains. Il y a plus de photos, de messages adressés à des victimes par des proches. Les motivations varient du tout au tout : certains y viennent pour rendre hommage, entretenir la mémoire, d’autres dans une démarche d’attestation. Ils veulent voir de leurs propres yeux ce qu’il s’est passé. C’est d’ailleurs pour cette raison que certains se prennent en photo devant ces mémoriaux, une manière de dire « j’y étais », « j’ai vu ». Le seul dénominateur commun est un certain attachement à l’espace public, ces personnes s’expriment plus volontiers dans la rue, à travers des marches ou des minutes de silence, que sur les réseaux sociaux.

Vous dites que les mots ou dessins révèlent une pluralité de rapports aux attentats, bien loin d’une sorte de conformisme apparent…

A première vue, on a le sentiment que tous les mots se répètent. « Plus jamais ça », « on ne vous oubliera jamais »…. A y regarder de plus près, par-delà les formules, on s’aperçoit que les gens réagissent à différents titres, pas seulement en tant que Français dont le pays a été touché par un attentat. Certains ressentent une proximité avec des victimes parce qu’ils sont eux-mêmes amateurs de musique. D’autres parce qu’ils sont riverains, musulmans ou même juste parents. Le 13 novembre, on a beaucoup dit qu’on s’en était pris à la jeunesse, la fameuse « génération Bataclan ». Ce sentiment de proximité peut naître devant le mémorial : tous les messages ne sont pas écrits à l’avance, beaucoup sont griffonnés sur une page d’agenda déchiré, un ticket de caisse ou une carte de visite.

Conserver une trace de ces mémoriaux éphémères n’est-ce pas « contre-nature » ? Tous ces messages sont désormais conservés aux Archives nationales.

A plusieurs reprises, les membres du collectif « 17 plus jamais » qui entretenaient le mémorial ont été interpellés par des passants qui auraient préféré qu’ils n’y touchent pas. Mais ces mémoriaux documentent la réaction de la population face aux événements : si on n’archive pas ces messages, on perd une dimension de l’Histoire. Les chercheurs qui travailleront sur les attentats du 13 novembre seront contraints d’écrire par le « haut », en s’appuyant uniquement sur les archives médiatiques ou sur les documents officiels. On a néanmoins appris des leçons du passé : généralement les mémoriaux disparaissaient d’un coup, ce qui heurtait les riverains. Nous avons donc procédé petit à petit, fait beaucoup de communication pour expliquer cette démarche.

Vous avez également publié récemment un autre ouvrage, « Face aux attentats » (Editions PUF), dans lequel vous vous interrogez sur la façon dont nos sociétés réagissent après une attaque terroriste. Ces attentats ont-ils creusé les tensions qui existaient auparavant ou renforcé notre cohésion ?

Ces mémoriaux sont une dimension de tout ce qu’un attentat met en branle dans la société. A chaque attaque, une question revient systématiquement : sommes-nous plus unis ou plus divisés ? A vrai dire, les deux en même temps. Dans une société, les liens entre les individus sont un peu lâches, chacun à ses convictions, son métier. Chacun fait sa vie en somme. Lorsqu’un tel événement frappe, on se rapproche donc cela crée automatiquement plus de relations et donc plus de tensions. Prenez la marche du 11 janvier 2015, on a jamais vu autant de monde dans la rue. Parallèlement, ce mouvement a créé d’interminables débats, ce qu’on met derrière « Je suis Charlie » par exemple, et donc de nouvelles tensions dans la société. Généralement, on considère qu’il faut entre six et neuf mois pour qu’une société revienne à la normale. Le problème c’est que depuis 2015, les attaques s’enchaînent, ce processus se répète donc indéfiniment et les tensions s’accumulent.