Immeubles effondrés à Marseille : « Ni oubli, ni pardon », deux ans après, la rue d’Aubagne se recueille et réclame justice

REPORTAGE Malgré le confinement, des centaines de Marseillais se sont donnés rendez-vous rue d’Aubagne, deux ans après l’effondrement mortel de plusieurs immeubles

Mathilde Ceilles
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Saida et Linda, deux proches d'une des victimes des effondrements de la rue d'Aubagne, éclatent en sanglot lors de la cérémonie d'hommage
Saida et Linda, deux proches d'une des victimes des effondrements de la rue d'Aubagne, éclatent en sanglot lors de la cérémonie d'hommage — Christophe Simon / AFP
  • Ce jeudi, des centaines de Marseillais se sont rassemblées rue d’Aubagne en hommage aux huit morts dans les effondrements du 5 novembre
  • Pour la première fois, des élus de la majorité se sont mêlés à la foule pour cette cérémonie commémorative organisée par les riverains.
  • Riverains et familles de victimes réclament désormais justice, alors que Marseille Habitat a été mis en examen.

Soudain, devant le trou béant qui s’offre à elle, une femme brise le silence pesant qui s’est emparé de la rue d’Aubagne et pousse un cri de désespoir déchirant. « Chérif ! Il est où ? » Saida éclate en sanglots dans les bras de ses proches. Son neveu, 36 ans à peine, fait partie des huit Marseillais qui ont trouvé la mort il y a deux ans, le 5 novembre 2018, dans l'effondrement de plusieurs immeubles délabrés. Autour d’elle, les visages masqués des centaines de Marseillais venus rendre hommage aux victimes ​demeurent interdits devant cette dent creuse qui a défiguré le quartier de Noailles et déchire encore aujourd’hui les cœurs. Une dizaine d’entre eux brandit des torches, « pour mettre de la lumière dans ces vies qui ne sont plus ».

« Je suis ici, et je revis tout, confie Saida. Les six jours assis ici, à attendre qu’ils retrouvent le corps. J’ai l’impression que c’était hier. Chaque fois je reviens ici, c’est un traumatisme. » Deux ans après, la colère est intacte. « Ce n’était pas un accident, peste Saïda. Nous avons de la douleur, de la peine et de la rage. » « Tout ça, c’est à cause de Marseille Habitat, de l’Etat, des élus de l’ancienne majorité, s’emporte sa fille Linda. Alors moi, j’attends qu’une chose : c’est que les responsables soient condamnés. Je n’en ai rien à faire des dommages et intérêts. Moi ce que je veux, ce qu’ils soient tous condamnés pénalement. Il y a eu hier une mise en examen, et il y en aura d’autres ! »

« On est venu pour réclamer justice »

Ce mardi, le tribunal correctionnel de Marseille a en effet procédé à la première mise en examen dans l’enquête sur ce drame, celle du bailleur Marseille Habitat, propriétaire d’un des deux immeubles effondrés. « Les gens sont morts, mais deux ans après, la blessure n’est pas guérie, soupire Baya. J’habitais à côté, dans un appartement tout pourri, qu’on m’a fait évacuer en urgence. Et depuis le 13 juin 2018, je vis à l’hôtel. Franchement, c’est dur. Des soirs, j’ai envie de me suicider. »

Au loin, une femme entame un air de blues, sur cette place qui jouxte la dent creuse. Puis une autre chante a cappella un chant kabyle sur la mort. « Je suis une voisine qui vient simplement en hommage à mes voisins qui sont morts », murmure Nadia, très émue. La foule entonne avec elle sa reprise de « Mon amie la rose », dans laquelle elle s’écrie : « Mais où est donc l’Etat ? Il ne nous répond pas. Il attend qu’on s’épuise alors qu’on est venu pour réclamer justice au nom des disparus. »

Une place du 5-Novembre

Pour la première fois depuis le drame, des élus de la majorité se sont mêlés discrètement à cet hommage organisé par les riverains et les collectifs citoyens. L’ancien maire de Marseille, Jean-Claude Gaudin, ne s’est en effet jamais recueilli sur place, ni n’a reçu les familles des victimes. Pour ce deuxième anniversaire, aucune personnalité politique de cette ancienne majorité n’est sur place. En revanche, en l’absence de la maire Michèle Rubirola, cas contact au Covid-19 et apparue très affaiblie lors d’une conférence de presse ce mardi, la majorité était représentée par plusieurs élus, dont le premier adjoint Benoît Payan et la maire de secteur Sophie Camard.

C’est elle d’ailleurs qui accompagnera la famille de Chérif au cœur de la dent creuse, pour déposer quelques fleurs. « Venir ici, c’est un acte politique, mais je suis venue ici en citoyenne », affirme la maire. Je ne me suis pas posé la question. C’était naturel. « Contrairement à ceux d’avant, ils sont avec nous, affirme Saida. Quand on leur a raconté notre histoire, les adjoints ont pleuré. Ils vont prendre en charge les obsèques, car Monsieur Méry, l’ancien adjoint, nous l’avait promis, mais il n’a rien fait. Il s’est foutu de nous et en plus, il a même perdu nos papiers. »

« C’est important que les élus soient là, mais au-delà de leur présence, nous leur demandons des actes politiques pour les délogés, face à la lenteur administrative », tempère Zohra, membre du collectif du 5 Novembre. Sur sa bouche, un masque où est inscrit « Ni oubli, ni pardon ». « On est encore dans une phase de dialogue, et nous menons un travail de concertation sur l’avenir du quartier, lance Sophie Camard. Je comprends l’impatience, je suis la première à trouver que ça ne va pas assez vite. Mais on travaille avec l’Etat et la métropole. » Selon Sophie Camard, la place qui jouxte la dent creuse devrait être rebaptisée « place du 5-Novembre » lors du prochain conseil municipal.

Face aux critiques, la droite défend son bilan

« Je laisse à Madame Rubirola le soin d’être dans la critique. Nous, franchement, on est dans le travail. » Ce jeudi, lors d’une conférence de presse sur les « mesures déployés contre l’habitat indigne », organisée au côté du nouveau vice-président en charge de l’habitat indigne à la métropole, Frédéric Guinieri, le maire de secteur LR Lionel Royer-Perreault a tenu à défendre le bilan de la droite et de Martine Vassal en matière de lutte contre l’habitat indigne, sous le feu de nombreuses critiques, citant par exemple l’acquisition par 13 Habitat de seize bâtiments appartenant à la ville de Marseille pour la construction de 70 logements. « La volonté métropolitaine est de travailler ensemble, avec la mairie, lance Frédéric Guinieri. L’entre-deux tours a trop duré. »