Coronavirus : Comment les pompes funèbres s’organisent face à la deuxième vague

EPIDEMIE Alors que plus de 400 décès ont été recensés en 24 heures, selon le dernier décompte de Santé Publique France, les pompes funèbres sont à être à nouveau sur le front, mais cette fois avec des dispositions différentes et sur tout le territoire

Oihana Gabriel
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Illustration de cercueils.
Illustration de cercueils. — C. VILLEMAIN/20 MINUTES
  • Alors que les chiffres des décès pour cause de Covid poursuivent leur course, les services funéraires s’apprêtent à faire face à un afflux de demandes.
  • Quelles sont les dispositions pour les enterrements des défunts du Covid-19 et des autres ? Deux opérateurs des pompes funèbres ont éclairé nos lanternes.
  • Ils assurent que la deuxième vague devrait être très différente pour eux, car le matériel ne devrait pas manquer, des leçons ont été tirées et l’épidémie touche cette fois tout le pays.

C’est une question que personne n’a envie de se poser. Et qui risque pourtant d’émerger dans de nombreuses familles ces prochains jours et semaines. Comment enterrer un proche alors que nous vivons un deuxième confinement ? Et que les pompes funèbres risquent d’être particulièrement sollicitées ?

La profession, avec ses 23.000 agents, s’est organisée pour anticiper et gérer au mieux la surcharge de travail.

Les services funéraires sentent-ils déjà un pic de décès ?

Avec plus de 400 décès quotidiens dus au Covid-19 depuis quelques jours, les conseillers funéraires, marbriers, agents, maîtres de cérémonies sentent déjà une accélération du rythme. « On commence à sentir que la pression monte, confirme Annick Gueguen, porte-parole de la Confédération des professionnels du funéraire et de la marbrerie (CPFM). Sur certaines zones géographiques, on note une augmentation de 30 % des décès par rapport à la même semaine de 2019. » Même chiffres du côté de Philippe Martineau, directeur du réseau  Le choix funéraire, qui organise 50.000 cérémonies par an, sur tout le territoire. « Aujourd’hui, par rapport à la même période en 2019, nous avons 30 % de décès supplémentaires, dont 25 % de cas de  Covid-19. On est bien sur un pic, avec une forte poussée en Ile-de-France. » Et les employés du funéraire savent que ce n’est qu’un début. Mais cette fois, ils se sont organisés, avec les services de l’État, pour que certaines mesures évoluent.

Comment enterrer en temps de Covid-19 et de reconfinement ?

Beaucoup de familles ont très mal vécu, lors de la première vague, l’impossibilité d’assister à l’enterrement de leurs proches. Le Premier ministre Jean Castex a précisé jeudi dernier que pendant ce reconfinement, qui court jusqu’au 1er décembre, les enterrements ne pourront réunir que trente personnes, personnels des pompes funèbres compris. Pourquoi cette jauge, qui peut sembler terrible à respecter quand on souhaite dire un dernier adieu à un ami, un proche, un collègue ? « On a ainsi moyen d’espacer les personnes pour que chacune ait les 4m2 réglementaires au sein d’un crématorium, qui restent cette fois ouverts », répond Annick Gueguen. Et pour le directeur du Choix funéraire, cette limite n’est pas si problématique. « Des personnes jeunes qui décèdent, cela reste une minorité. On a plutôt des défunts de plus de 80 ans. Et aujourd’hui, les personnes âgées [susceptibles de venir leur rendre hommage] craignent de se déplacer dans le contexte anxiogène ».

En revanche, le dernier décret impose toujours la mise en bière immédiate des personnes décédées du Covid-19. Ce qui impose une réactivité et un travail dans l’urgence pour ces professionnels. Qui ont toujours interdiction de réaliser des soins de conservation sur ces patients. « Cela pose un tas de problèmes au niveau religieux. Il est ainsi impossible de réaliser les ablutions, reprend Philippe Martineau. Et la non-présentation du corps complexifie le travail de deuil. Il y a trois étapes importantes : l’annonce du deuil, brutale et marquante, le fait de pouvoir revoir le corps, qui est tranquillisant, puis la déchirure du départ. » Si les soins de conservation sont toujours interdits, la toilette mortuaire est désormais possible.

Lors de la première vague, les autorités avaient autorisé un allongement du délai pour enterrer les morts, passant de 6 à 21 jours. Un assouplissement qui n’est plus d’actualité lors de cette deuxième vague. « Pour l’instant, il n’y a pas de changement, mais cela peut bouger, en fonction de la situation d’engorgement », précise la porte-parole de la CFCM.

En revanche, de nombreux professionnels proposent des cérémonies à distance. « Le Covid est un accélérateur de mutation sur notre marché, notamment sur la dématérialisation des démarches, et les cérémonies en visio ne sont plus le privilège de certains », assure Philippe Martineau. Il est également possible de décaler la célébration, pour que les familles aient la possibilité de se réunir pour un dernier adieu. « On y croyait beaucoup lors de la première vague, reprend-il. On avait offert la possibilité d’organiser une cérémonie en décalé et on a eu peu de demandes, même pendant la Toussaint. Ce qu’on note par contre, c’est une augmentation des demandes en marbrerie, notamment de personnes qui construisent leur caveau ou un monument d’avance. »

Qu’est-ce qui a changé par rapport à la première vague ?

Le travail des services funéraires a donc été lourdement modifié depuis la crise sanitaire. Il y a également trois changements de taille entre la première vague et la période actuelle. Si en mars, les professionnels des pompes funèbres enterraient avec angoisse sans masque, ni gant, les pénuries matérielles ne sont plus d’actualité. « Nous avons été reconnus comme profession prioritaire, ce qui n’était pas le cas lors de la première vague, se félicite Annick Gueguen. Donc en cas de pénurie de matériel de protection, nous serions éligibles pour accéder aux stocks de sécurité. »

Deuxième question matérielle, les entreprises, du moins celles impactées par la première vague, se sont organisées pour faire face en cas de rebond. « Sur l’aspect matériel, je suis confiante, rassure Annick Gueguen. Les professionnels ont organisé un surstockage de fournitures comme les housses, les cercueils. Aujourd’hui, 80 % des cercueils sont fabriqués en France, donc la filière est réactive. Certains fabricants ont fait tourner leur entreprise parfois jusqu’à + 30 %. Tout le monde a les manches retroussées et espère pouvoir faire face. »

En revanche, la place en chambre mortuaire étant restreinte, la profession a demandé à l’État de recenser des espaces à réquisitionner pour disposer les cercueils. « En région parisienne, on manque de chambres funéraires parce qu’en temps normal, on a moins de décès étant donné que la population est plus jeune que dans d’autres régions, détaille Philippe Martineau. On est vite en situation d’alerte. »

Enfin, troisième modification : la vague déferle cette fois sur toute la France et non sur trois régions. Côté pile, l’afflux ne repose pas sur une poignée d’entreprises du funéraire. Côté face, en revanche, « on peut avoir des collaborateurs malades et cas contacts partout », souligne Annick Gueguen. Ce qui pourrait avoir des conséquences sur les enterrements. « La conduite des fours pour la crémation repose sur 500 personnes », reprend-elle. Or, certains de ces professionnels sont déjà essorés par la première vague. Et Annick Gueguen d’insister sur l’extraordinaire difficulté d’accompagner les familles en temps de Covid-19. « Les conseillers se sont retrouvés face à des situations impossibles : comment dire à quelqu’un de ne pas tomber dans les bras dans son frère ou sa sœur lors d’un enterrement ? Notre rôle, c’est d’alléger la peine, pas de faire la police. »

Aucun doute, la crise sanitaire n’aura pas seulement mis en lumière le travail de nos soignants, il a aussi montré l’importance des métiers du funéraire. Qui recrutent, se féminisent et se rajeunissent, sous l’effet de certaines séries télévisées comme Six feet under. « Mais notre profession manque d’attractivité, on ne peut pas dire qu’elle soit très sexy, reconnaît Annick Gueguen. Elle a besoin de faire parler d’elle autrement qu’à charge et sous l’angle des vilains qui gagnent leur vie sur le dos de la mort. »