Coronavirus : A Paris, un blocage lycéen pour dénoncer les conditions sanitaires dégénère

REPORTAGE Des élèves protestent contre les mesures sanitaires jugées insuffisantes dans les établissements du secondaire

Laure Cometti
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Coronavirus: Des lycéens manifestent pour dénoncer le protocole sanitaire dans les établissements scolaires — 20 Minutes
  • Plusieurs lycées ont été bloqués ce mardi en signe de protestation contre le protocole sanitaire en vigueur pour freiner l’épidémie de Covid-19.
  • 20 Minutes s'est rendu au lycée Colbert, dans le 10e arrondissement de Paris, où des heurts ont éclaté entre de jeunes manifestants et les forces de l’ordre, avec des dizaines de verbalisations à la clé.
  • Elèves, profs et parents d’élèves partagent le même constat sur la difficulté d’appliquer la distanciation et les gestes barrières dans des établissements déjà bondés. Et redoutent une nouvelle fermeture des établissements si l’épidémie continue de progresser dans le pays.

« Au début, c’était calme, puis ça a été la baston entre les flics et les bloqueurs. » Au lendemain de la reprise des cours, après les vacances de la Toussaint, la tension est montée d'un cran dans plusieurs lycées de France, comme ici à Colbert, dans le 10e arrondissement de Paris où Arthur* est élève en Terminale. Avec son ami Daniel, ils ont assisté au blocage de l’établissement dès 8 heures ce matin, sans y participer.

Un appel au blocage avait été lancé la veille pour dénoncer « l’insécurité étudiante », à savoir des mesures sanitaires jugées insuffisantes pour faire face à l’épidémie de coronavirus. Si ce constat est partagé par de nombreux élèves et enseignants interrogés par 20 Minutes, le blocus a dégénéré en heurts avec les forces de l’ordre.

Une évacuation violente

Dans la matinée, des blocages ont eu lieu dans une dizaine de lycées parisiens, dont Hélène-Boucher (20e arrondissement) et Sophie-Germain (4e arrondissement). Les forces de l’ordre sont intervenues pour disperser les manifestants. « Les rassemblements sur la voie publique restent interdits, c’est le rôle des forces de l’ordre de faire respecter ces règles », justifie-t-on à la Préfecture de police. Si certaines dispersions se sont déroulées dans le calme, cela n’a pas été le cas au lycée Colbert.

Les forces de l’ordre ont eu recours à du gaz lacrymogène et ont chargé les jeunes manifestants, selon de nombreux témoins. « Il y a eu des jets de bouteilles sur les policiers, mais la police a jeté à terre une fille », raconte Coumba, encore secouée par les événements. Avec son amie Shana, en seconde comme elle, se dirige alors vers la sattion de métro Stalingrad. « Les policiers nous ont mis une amende de 135 euros pour regroupement. Mais on n’avait rien fait, on ne participait pas au blocus », s’insurge-t-elle.

86 amendes infligées aux abords de lycées parisiens

Au total, la police dit avoir effectué 86 verbalisations pour « non-respect des règles sanitaires » aux abords de lycées bloqués à Paris ce mardi matin. Trois personnes ont été interpellées pour « jet de projectile », tandis qu’un policier « légèrement blessé » a été transporté « en milieu hospitalier », indique aussi la police.

A l’origine de cette mobilisation lycéenne, le protocole sanitaire en vigueur dans les établissements. « On est entassés comme des sardines, à 35 dans une petite salle de classe », déplore Arthur, catogan blond et masque noir. « Et la cantine, c’est hallucinant qu’elle reste ouverte, elle est bondée, et on mange sans les masques. » Même étonnement chez Shana : « On comprend pas très bien, on nous entasse dans des salles de classe, alors qu’on a plus le droit d’aller dans les magasins ou au ciné. »

Pour ajouter à la confusion, les règles du plan Vigipirate, élevé au niveau « Urgence attentat » après l’attaque de Nice, sont venues s’ajouter à un protocole sanitaire jugé insuffisant. « Pour le Covid, on doit aérer 15 minutes toutes les 2 heures, mais avec Vigipirate, on n’a pas le droit d’ouvrir les fenêtres », lance Inès, élève en seconde à Colbert.

Des enseignants préoccupés

D’autant que le virus circule dans l’établissement, selon plusieurs élèves. « Il y a énormément de cas de Covid-19, avant les vacances de la Toussaint, c’était fréquent qu’un surveillant rentre en cours pour dire à certains élèves de sortir car ils étaient cas contacts », raconte Arthur. « Je vis avec ma mère, et si je lui rapportais le Covid du lycée ? », s’inquiète une élève de seconde. Contactées ce mardi, ni la direction du lycée Colbert ni l’académie de Paris ne nous ont renseignés sur les cas de coronavirus dénombrés dans les lycées de la capitale.

Les enseignants sont, eux aussi, inquiets du protocole sanitaire. « Lors d’une réunion avec la direction, on a dit qu’être une trentaine par salle de classe, c’était compliqué », relate une professeure devant le lycée. « On a le sentiment que la direction est pieds et poings liés. » Selon cette enseignante, aucune nouvelle mesure n’a été déployée au lycée depuis le nouveau confinement, si ce n’est un travail « sur la circulation des gens dans l’établissement ». Une lassitude partagée par d’autres collègues dans le pays : les personnels du lycée Jacques-Brel de La Courneuve (Seine-Saint-Denis), ont par exemple exercé leur droit de retrait ce mardi « face à un protocole sanitaire insuffisant, qui met en danger les personnels, nos élèves et leurs familles ».



Un dilemme pour les lycéens

Comme plusieurs syndicats enseignants, ce communiqué plaide notamment pour un accueil des élèves en groupes réduits, avec un système de rotation. Mais cette option n’est « pas privilégiée » par le ministre de l’Education Jean-Michel Blanquer, qui veut pouvoir accueillir « tous les élèves sur l’ensemble du temps scolaire ». Ce week-end, le ministre de la Santé Olivier Véran a toutefois estimé que si les mesures prises au cours des derniers jours pour lutter contre l’épidémie ne s’avéraient pas « suffisamment efficaces », les lycées pourraient fermer à nouveau.

Cette perspective est fraîchement accueillie par les lycéens, même s’ils ont du mal à se projeter. « On a l’impression qu’on va jamais s’en sortir… de toute façon cette année va être catastrophique pour nous », soupire Shana. « L’enseignement à distance c’était l’horreur », se souvient Daniel. « Déjà qu’en cours j’ai du mal à me concentrer, alors à la maison, je te raconte même pas », souffle Inès. « Et puis j’ai pas d’imprimante chez moi. » « Moi je suivais les cours sur mon smartphone », renchérit Shana, toutefois très « mitigée » sur l’ouverture du lycée. « Peut-être qu’il vaudrait mieux fermer, vu qu’on ne s’y sent pas protégés contre le Covid. »

*Tous les prénoms ont été changés.