Attentat de Conflans : « J’ai mis "One"… J’ai eu les larmes qui montaient »… Les profs et les élèves racontent leur hommage à Samuel Paty

EDUCATION Dans tous les établissements scolaires, un hommage a été rendu lundi à Samuel Paty, l’enseignant assassiné en octobre par un terroriste

Delphine Bancaud

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Des élèves du lycée Aragon de Muret lors de la minute de silence en hommage à Samuel Paty, le 2 novembre 2020.
Des élèves du lycée Aragon de Muret lors de la minute de silence en hommage à Samuel Paty, le 2 novembre 2020. — LIONEL BONAVENTURE / AFP
  • Ce lundi à 11h, les élèves de France se sont arrêtés pour une minute de silence en hommage à Samuel Paty, assassiné sauvagement par un terroriste le 16 octobre pour avoir montré en classe des caricatures de Mahomet lors d’un cours d’éducation morale et civique.
  • Les élèves et les enseignants lecteurs de 20 Minutes racontent comment ils ont vécu ce moment intense.

Le silence pour laisser place à l’émotion. Ce lundi à 11h, les élèves de France se sont arrêtés pour une minute de silence en hommage à Samuel Paty, assassiné sauvagement par un terroriste le 16 octobre pour avoir montré en classe des caricatures de Mahomet lors d’un cours d’éducation morale et civique. Interrogé par 20 Minutes, le ministère de l’Education indique que ce moment de recueillement a globalement « été bien suivi, car les élèves étaient sensibilisés et concernés ».

Pour l’heure, le ministère ne dispose pas encore d’un bilan des incidents qui se sont produits lors de la minute de silence, mais les remontées du terrain laissent à penser qu’ils ont été rares. Une enquête pour apologie du terrorisme visant deux collégiens a cependant été ouverte à Strasbourg, a-t-on appris mardi auprès du parquet. Car lors des échanges entourant cette minute de silence, les deux adolescents auraient tenu des propos laissant entendre qu’ils justifiaient l’assassinat du professeur, a confirmé le parquet.

« Pas un mot, pas un bruit »

Les contributions que nous avons reçues après notre appel à témoins font, elles, état de l’émotion des élèves ce lundi. Comme pour Joshua, élève de 6e. « Dans mon collège, la principale a lu la lettre de Jean Jaurès au haut-parleur pour que les mots soient diffusés dans toute la cité scolaire. Puis, elle nous a invités à la minute de silence. Ensuite, nous avons discuté avec le prof d’Histoire de la laïcité, de la tolérance. L’ambiance était extrêmement calme. Pas un mot, pas un bruit. Certains élèves ont fermé les yeux. La plupart de la classe connaissait les faits après une discussion avec leurs parents ». Lenny, elle aussi, a été bouleversée : « Mon prof nous a directement prévenus qu’il ne lirait pas la lettre de Jean Jaurès, la jugeant hors de son temps. S’en est suivie une heure où nous avons évoqué la liberté d’expression, ses valeurs fondamentales et les droits et les limites qu’elle pose. Une fois cela fait, nous avons procédé à la minute de silence. Je l’ai trouvée très émouvante. Cela ne suffit pas face à l’atrocité du meurtre de ce professeur, mais c’est déjà ça ».

Et bien que les enseignants aient jusqu’à la fin du mois de novembre pour effectuer un cours autour des valeurs de la République, certains n’ont pas attendu, à l’instar de Virginie, professeure des écoles. « Nous avons parlé de la différence et de la liberté d’expression. Les enfants ont compris qu’il fallait s’expliquer lorsqu’on n’était pas d’accord et qu’on est tous différent, donc on a tous des idées différentes. Puis nous avons appris le refrain de la chanson de Grégoire Soleil. Ils ont pris conscience du rôle qu’ils avaient afin de devenir un adulte tolérant et bienveillant ». Pour Monica aussi, il était nécessaire d’insérer une séance pédagogique avant l’hommage : « Professeure des écoles d’une classe de CE2 dans un quartier sensible, il était indispensable que la minute de silence soit précédée d’une séance de EMC (éducation morale et civique). J’ai lu un texte expliquant le drame et nous avons défini certains mots inconnus (liberté d’expression, laïcité, caricatures, terrorisme, enquête policière, islamisme…). Après la minute de silence qui a été parfaitement respectée (avec la photo de Samuel Paty en fond), nous avons échangé sur cet événement. Cela a été un moment fort pour les élèves et moi-même : ils étaient inquiets de la violence ambiante, tout en défendant avec force le droit de s’exprimer librement. Beaucoup étaient également inquiets pour moi, me demandant si j’étais en danger et aussi de faire attention en rentrant chez moi. Nous avons terminé cette séance par l’analyse de quatre dessins de presse pour discuter sur l’importance de la laïcité et de la fraternité et des dangers d’Internet ».

« Pourquoi ce professeur a-t-il été tué juste pour un dessin ? »

Malgré son appréhension à organiser un débat avec ses élèves de CE2, Aurélie l’a fait : « J’exerce en Lorraine dans une école avec beaucoup d’enfants issus de l’immigration. Finalement, cette discussion de 1h30 s’est révélée passionnante et très riche. Ils étaient très attentifs : aucune animosité, beaucoup d’intérêt, mais aussi de l’incompréhension : "pourquoi ce professeur a-t-il été tué juste pour un dessin ?", ont ils demandé ». Même détermination à débattre pour Lauriane : « J’ai travaillé sur les deux premières heures avec les 3e sur Matin Brun de Franck Pavloff pour amener le thème de la censure, de son pouvoir qui ferait basculer une démocratie à la dictature. Ils ont été très réceptifs ».

Et même si les enseignants n’ont pour finir pas disposé d’un temps banalisé de 8 à 10h lundi pour se préparer, certains se sont organisés en amont via le Web, comme le raconte Amélie, enseignante au collège Paul Émile Victor de Vidauban (Var) : « Nous sommes venus habillés en noir, et symboliquement nous avons descendu ensemble l’escalier reliant la salle des profs à la cour de récréation, chacun portant une bougie et un portrait de Samuel Paty. Le poème de Gauvain Sers a été lu. Ensuite, la première heure a été consacrée à un dialogue avec les élèves : les faits ont été rappelés, qui était Samuel Paty… La deuxième heure a été consacrée aux valeurs républicaines, à des réflexions sur la liberté d’expression, l’enseignement, et notre devise avec notamment, la diffusion du message de l’équipe de France de football. À 11h, chaque classe a eu la lecture de la lettre de Jaurès, assassiné lui aussi pour avoir fait son travail. Ensuite, une minute de silence, puis la diffusion d’extraits choisis de l’hommage à la Sorbonne (lecture de la lettre de Camus). Puis, lecture d’un poème de Victor Hugo Chaque enfant qu’on enseigne… Et pour finir diffusion du clip de Jour de gloire aux armes d’Abd Al Malik. Les élèves se sont montrés respectueux et ouverts au dialogue ».

« Nous avons dessiné des colombes de paix »

Sans surprise, dans les petites classes, l’hommage à Samuel Paty a été beaucoup plus bref, comme le raconte Thomas : « Pour ma part, j’ai fait le minimum. Un élève a parlé de la minute de silence. Je me suis alors appuyé sur ce qu’il savait pour en reparler succinctement. Ils sont trop jeunes et trop éloignés de ça pour se sentir concernés ». De son côté, Delphine a adapté l’hommage à l’âge de ses élèves : « Je leur ai dit que ce serait un moment de silence pour penser aux maîtresses, aux adultes qui les aident à grandir… Puis j’ai mis One [la chanson d’U2 utilisée lors de l’hommage à la Sorbonne]… J’ai eu les larmes qui montaient. J’ai senti une émotion chez deux quelques élèves (ils ont 4 et 5 ans). Nous avons appris des chansons sur le fait qu 'on soit pareil, malgré nos différences. Nous avons dessiné des colombes de paix. Une journée bien émouvante en l’honneur de Samuel, un collègue voisin géographiquement. »

Mais tous les élèves ne semblent pas avoir eu la même implication, comme en témoignage Aurélien, enseignant de sciences physiques : « Bien qu’aucun débordement n’ait été à déplorer, les élèves ne semblaient pas vouloir réagir, peu ont pris la parole. Comme si cet attentat était finalement trop ancien pour eux et qu’il a été éclipsé par le nouveau confinement, impression confirmée en écoutant les discussions entre eux dans le couloir. » Naomie, une élève, regrette que l’hommage ait été si froid dans son établissement : « A 10h59, une voix masculine se fait entendre dans l’enceinte du lycée. C’était le proviseur, je crois. Il nous a simplement rappelé qu’un professeur d’histoire géographie, Samuel Paty, s’est fait décapiter près de son lycée, avoir donné un cours sur la liberté d’expression, et que nous allions alors faire la minute de silence pour lui rendre hommage. Il n’y avait pas vraiment d’émotion lors de ce court instant, l’atmosphère était neutre et moi j’adressais des pensées à la famille de Samuel Paty. » Même déception chez Bryan, élèves de 1re : « Ce fut très bref : une minute de silence, la lettre de Jean Jaurès et c’était fini. Je suis assez déçu qu’un crime aussi grand contre les valeurs françaises soit évoqué aussi brièvement. Je suis assez touché par cet attentat, étant donné que je veux devenir professeur d’Histoire ». Mais, qu’il se rassure, les hommages à l’enseignant décédé sont loin d’être finis…