Coronavirus : Pourquoi le couvre-feu n'a-t-il pas suffi à endiguer l'épidémie ?

CONTAMINATIONS Six mois après le confinement, la deuxième vague de l’épidémie de coronavirus frappe sévèrement la France

Lucie Bras

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Des passants dans la rue juste avant le couvre-feu, à Biarritz, le 26 octobre 2020.
Des passants dans la rue juste avant le couvre-feu, à Biarritz, le 26 octobre 2020. — GAIZKA IROZ / AFP
  • Deux semaines seulement après avoir annoncé le couvre-feu pour 46 millions de Français, Emmanuel Macron est contraint de réduire encore la voilure, face à une « hausse exponentielle de l’épidémie ».
  • Pourquoi cette mesure, censée endiguer l’épidémie de coronavirus, a-t-elle été si rapidement écartée ?
  • « L’épidémie va tellement vite qu’on ne peut pas se permettre d’attendre un effet. Quand bien meme le couvre-feu serait efficace, il y a un risque trop important de dépasser les quotas en réanimation », prévient Marie-Aline Bloch, chercheuse en sciences de gestion à l’EHESP.

A peine mis en place et déjà caduc ? Le couvre-feu, mesure inédite choisie par le gouvernement pour faire barrage à l’épidémie de coronavirus, a été mis en place il y a seulement dix jours à Paris ou Marseille, et une semaine plus tard dans 38 départements français. Ce mercredi, Emmanuel Macron doit le remplacer  par des mesures plus restrictives. Preuve de son inefficacité ? Ce n’est pas si simple.

En réalité, il est impossible de mesurer l’efficacité de ce couvre-feu. En cause ? La durée trop courte de l’expérience. Et l’effet-retard du virus. « Ce que l’on sait par modélisation, c’est que, vu les périodes d’incubation et de transmission, il faut compter deux à trois semaines pour voir si une mesure est efficace ou pas. C’est ce qu’on a vu pendant le confinement », explique Michèle Legeas, enseignante à l’Ecole des hautes études en santé publique, spécialiste de l’analyse et de la gestion des situations à risques sanitaires. « C’est comme un bateau : on ne l’arrête pas immédiatement même si on coupe les machines. »

Des contaminations qui montent en flèche

Et si cette mesure n’a effectivement pas eu le temps de montrer ses effets, c’est à cause de la « hausse exponentielle » des contaminations, selon la formule du porte-parole du gouvernement Gabriel Attal. Avec un record de 52.000 contaminations dimanche dernier, et plus de la moitié des lits de réanimation occupés par des patients Covid-19, on est loin des 3.000 à 5.000 cas prônés par Olivier Véran comme condition pour lever le couvre-feu.

Il faut alors parer à l’urgence. « Ça va tellement vite qu’on ne peut pas se permettre d’attendre un effet. Quand bien même le couvre-feu serait efficace, il y a un risque trop important de dépasser les quotas en réanimation », prévient Marie-Aline Bloch, chercheuse en sciences de gestion à l’EHESP, spécialiste du système de santé.

Le succès du couvre-feu évolutif en Guyane

Pour le gouvernement, le modèle du couvre-feu réussi, c’est la Guyane, où la mesure a été instaurée dès le 11 mai. Encore en cours dans le département, il a débuté à 23 heures, puis a été progressivement durci pour commencer à 17 heures, avec interdiction de circuler le samedi après-midi et le dimanche. Pour Clara de Bort, directrice de l’ARS de Guyane, les couvre-feux ont en tout cas été « très efficaces ». « Le nombre de cas a cessé d’augmenter » très rapidement après la mise en place de ces mesures, a-t-elle souligné. Une situation qui n’est toutefois pas comparable à la métropole, où la population est plus âgée, donc plus susceptible de développer des formes graves de la maladie.

Selon Marie-Aline Bloch, les chiffres du week-end devraient apporter des réponses sur l’efficacité de la mesure dans plusieurs villes françaises. « Les nouvelles mesures n’auront d’effet que dans 15 jours », sur le même principe d’effet-retard. « On pourra voir l’impact du couvre-feu à Paris et Marseille et huit autres métropoles à partir de ce week-end, voir si la courbe va commencer à ralentir », explique-t-elle.

« Un risque de résistance »

La population a-t-elle été assez disciplinée pour que la courbe fléchisse ? « Malgré tout, même si les gens ne font plus rien à 21 heures, il y a encore beaucoup de monde dans les cafés et les restaurants. On ne fait que transposer les comportements dans le temps », souligne-t-elle. « Ce sont des espaces de contamination potentiels. Il y a une partie de la population qui n’a pas saisi la gravité de la situation », regrette Marie-Aline Bloch. « La responsabilité individuelle ne peut être attendue que si les gens comprennent parfaitement les enjeux et les modalités de transmission », ajoute Michèle Legeas, qui déplore un manque de pédagogie sur les règles imposées aux Français.

« Nous devons apprendre à vivre avec le virus », avait déclaré fin août Emmanuel Macron. « Là, on rebascule sur l’approche "on ne peut plus vraiment vivre à cause du virus" », lâche Michèle Legeas, qui craint que ces nouvelles règles passent mal auprès du public. « C’est une sorte d’aveu d’échec du gouvernement, sur l’insuffisance de ce couvre-feu, qui avait déjà du mal à passer. La question du discrédit des décisions des autorités publiques risque d’être posée. Avec un risque de forte résistance, comme à toute bonne mesure », prévient-elle.