Immeubles effondrés à Marseille : « Noailles est devenu une zone de non-droit dans laquelle on a plus très envie d’habiter»

URBANISME Les habitants de Noailles n’en peuvent plus de vivre dans un quartier vidé de ses occupants où règnent l'insécurité et l'habitat indigne, deux ans après le drame de la rue d'Aubagne 

Mathilde Ceilles

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Les immeubles de la rue d'Aubagne ont laissé place à une dent creuse
Les immeubles de la rue d'Aubagne ont laissé place à une dent creuse — Christophe Simon / AFP
  • Le 5 novembre 2020 marquera les deux ans de l’effondrement de la rue d’Aubagne.
  • Dans le quartier de Noailles, ce drame a laissé des stigmates dénoncés par les habitants lors d’une réunion publique ce vendredi.

« J’habite le 66 rue d’Aubagne, en face de la dent creuse. Quand je rentre chez moi, je ne me sens pas en  sécurité. Je suis la dernière à vivre dans mon immeuble, qui a été vidé. Je suis toute seule. A côté, il y a des dealers qui se sont mis là et qui m’ont menacé à deux reprises. Je suis très inquiète. »

Depuis le 5 novembre 2018 et l’effondrement de plusieurs immeubles rue d’Aubagne à Marseille, le quartier de Noailles a perdu de son âme, et ses habitants, leur sérénité. La cicatrice de cet événement traumatisant est encore vive pour la centaine de personnes qui a répondu présent en ce vendredi soir. Dans l’espace Bargemon, habituellement dédié aux conseils municipaux, la nouvelle municipalité de gauche, emmenée par Sophie Camard, maire de secteur fraîchement élue, avait convié les habitants à une réunion publique sur l’avenir du quartier, comme un marqueur politique de changement sur un sujet hautement polémique sous Jean-Claude Gaudin.

Plus de 400 habitants évacués du quartier

Mais cette réunion s’est rapidement muée en une succession de cris, de ras-le-bol et d’inquiétudes de Marseillais las d’une situation qui s’éternise depuis deux ans déjà. Frappé de plein fouet par la crise du mal logement, Noailles est devenu « un quartier vide, sans vie », comme le déplore Alima El Bajnouni, vice-présidente de l’association Un centre-ville pour tous. Selon les chiffres communiqués lors de la réunion par Patrick Amico, adjoint en charge de la politique du logement et de la lutte contre l’habitat indigne, pas moins de 411 habitants du quartier ont été évacués en urgence depuis deux ans, laissant la place à une série d’immeubles vacants, aux pillages et à la délinquance.

« J’ai été évacué en décembre, témoigne Eric. On m’a donné trois quarts d’heure pour évacuer. On m’a dit de faire ma valise. J’avais l’impression d’être en 1943. Et notre immeuble a été cambriolé deux fois depuis. Au commissariat de Noailles, on m’a dit que tous les immeubles évacués ont été cambriolés ! » Au loin, Sophie Camard opine du chef, désolée. « Il y aura un îlotage de la police municipale tous les jours, deux vacations entre 8 heures et 19 heures, promet Yannick Ohanessian, adjoint en charge de la sécurité. Et j’ai obtenu du préfet de police une présence de la police nationale pour prendre le relai la nuit. »

Réouverture de la rue d’Aubagne

« Noailles est devenu une espèce de zone de non-droit dans laquelle on a plus très envie d’habiter », reconnaît d’elle-même Mathilde Chaboche, nouvelle adjointe en charge de l’urbanisme. « Le fait d’avoir une rue barrée comme la rue d’Aubagne participe à stigmatiser l’image du quartier, estime Patrick Amico. Il faut rebanaliser la rue d’Aubagne en rendant la circulation possible. Dès la semaine prochaine, la rue d’Aubagne sera rouverte à la circulation et le périmètre de sécurité sera réduit. » Une salve d’applaudissements parcourt la salle.

Presque aussitôt, Patrick Amico précise : « Ce sera une circulation piétonne ou en mode très doux. » L’élu craint l’effet des vibrations des voitures sur des immeubles encore fragiles. Deux ans après l’effondrement mortel d’immeubles vétustes, malgré les nombreuses prises de parole, les visites ministérielles, la création de la Splain, structure censée aider à la rénovation des immeubles de Noailles mais qui se révèle être une « coquille vide » selon Mathilde Chaboche, le constat d’inertie est terrifiant. Façades qui s’effondrent, toits qui prennent l’eau… A en croire les témoignages qui se succèdent, les besoins de travaux urgents à Noailles sont toujours aussi criants, les résultats des expertises toujours aussi difficiles à obtenir pour des habitants du quartier plus excédés et désemparés que jamais.

Face à cela, la ville s’est engagée à prendre en charge les travaux d’office, afin d’accélérer le processus de rénovation, et à consulter les habitants sur le devenir du quartier. Pour autant, alors que les attentes sont énormes, les élus se veulent prudents. « Face à vous, je me sens tout petit, confesse Yannick Ohanessian. Vous êtes incroyables de courage et de résilience. J’entends votre détresse. Nous sommes dans une phase de transition qui risque d’être un peu longue. » « On n’est pas des magiciens, insiste Mathilde Chaboche. Mais on veut reconstruire ce quartier dans la durée, avec vous. »