Que peuvent changer les déclarations « bienveillantes » du pape envers les LGBT ?

EGLISE CATHOLIQUE Le pape François a défendu mercredi très explicitement le droit des couples homosexuels, « enfants de Dieu », de vivre au sein d’une « union civile » et d’avoir une famille

Rachel Garrat-Valcarcel

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Le pape François lors d'un discours. (archives)
Le pape François lors d'un discours. (archives) — Gregorio Borgia/AP/SIPA
  • Le pape François s’est dit mercredi favorable aux unions civiles pour les couples lesbiens et gays. Une première pour le chef de l’Eglise catholique.
  • Depuis son élection, en 2013, François a fait plusieurs déclarations bienveillantes à l’égard des personnes LGBT.
  • Si on est loin d’un changement dans la doctrine de l’Eglise, les personnes LGBT croyantes ont l’espoir de voir à l'avenir quelques changements vis-à-vis d’elles.

Un chef d’Etat favorable à une union civile pour les couples de personnes de même sexe ? Oui, mais c’est aussi le chef de la religion d’un tiers de la population mondiale : le pape François, chef de l’Eglise catholique. C’est donc une petite révolution quand on sait à quel point la doctrine catholique – à l’instar d’autres religions – est peu encline à reconnaître les droits de personnes LGBT. «  Les personnes homosexuelles ont le droit d’être en famille. Ce sont des enfants de Dieu, elles ont le droit à une famille », a déclaré le souverain pontife argentin, dans un documentaire présenté mercredi à la Fête du cinéma de Rome. Il s’est aussi, donc, clairement prononcé pour des unions civiles (comme le Pacs en France, par exemple) comme manière de reconnaître ces familles.

« C’est sans aucun doute historique », estime auprès de 20 Minutes l’historienne spécialiste de l’Italie, Ludmila Acone. « On a vraiment une prise de position assumée, une affirmation, indique de son côté Cyrille de Compiègne, porte-parole de l’association LGBT chrétienne David et Jonathan. Ce n’est pas juste un appel à la bienveillance et ça c’est nouveau. Ça marque une évolution de prises de position du début des années 2000. En 2003 encore pour le Vatican, il était impossible de défendre les unions civiles pour les couples homosexuels. » Bien sur, l’association regrette que le pape François n’aille pas plus loin sur la question du mariage.

Pas de changements sur la doctrine avant longtemps

Cela peut-il vraiment changer quelque chose dans la doctrine catholique ? Nos interlocuteurs s’accordent pour penser qu’il ne faut pas aller si vite. Cyrille de Compiègne parle même d’une situation encore très crispée et tendue sur cette question. « Les changements sont très longs au Vatican, rappelle Ludmila Acone. Mais il s’agit quand même là de la suspension d’un anathème contre les homosexuels. C’est un début. On n’en est pas encore à l’approbation mais on en prend le chemin. »

« François fait un pari, juge l’historienne. N’oublions pas que c’est un pape venu d’ailleurs, d’un autre continent, d’une autre culture que celle de la curie romaine. Le pape du Nouveau Monde ! » Il est vrai que Jorge Bergoglio, le pape François, avait déjà tenu ce type de discours avant d’être élu au Vatican en 2013. En 2010, d’après son biographe, Austen Ivereigh, il avait défendu l’idée d’une protection juridique des couples lesbiens et gays. L’Argentine était alors en plein débat sur l’adoption du mariage pour tous local. Débat qui a d’ailleurs abouti, trois ans avant la France.

Une stratégie papale de longue haleine

Depuis qu’il est pape, François a fait déjà plusieurs déclarations, certes parfois à la limite de l’informel, lors de ses voyages en avion, que l’on peut qualifier de « bienveillantes » à l’égard des personnes LGBT : « Si une personne est gay et cherche le Seigneur avec bonne volonté, qui suis-je pour la juger ? », a-t-il dit, dès juillet 2013, par exemple. « Ça avait provoqué un tollé, se souvient Ludmila Acone. Mais le pape François a multiplié les sorties bienveillantes, dosées, espacées, comme s’il voulait mesurer l’impact de ses déclarations. Il bouleverse la vision du Vatican qu’on connaissait. »

Chez David et Jonathan, on voit dans la démarche du pape une stratégie, qui invite notamment les catholiques à s’engager contre les discriminations envers les personnes lesbiennes, les gays, les bisexuelles et transgenres… Quand bien même sur les questions familiales, cela s’arrête à l’union civile. « Il a une démarche d’ouverture par le bas. Il porte un souffle d’ouverture, et ça a une effectivité. François ouvre la parole sur la question, des diocèses mettent des choses en place pour les personnes homosexuelles. Il dit : « Je privilégie d’abord la rencontre dans un état d’esprit chrétien, ces personnes sont engagées dans les diocèses et les paroisses, il faut changer de regard. » »

Parler des homosexuels, pas de l’homosexualité

Toutefois, le pape François fait face à une curie visiblement bien plus conservatrice que lui. Et nombre de mouvements qui militent contre les droits des homosexuels, jusqu’à La Manif pour tous en France, se revendiquent de la foi chrétienne et catholique. L’association David et Jonathan veut croire que l’Eglise est moins monolithique qu’on veut bien le croire sur la question de l’homosexualité. « C’est frappant de voir le clivage entre des avancées indéniables qu’on constate dans l’Eglise catholique française et une crispation très forte de franges conservatrices qui maintiennent voire durcissent leurs positions », analyse Cyrille de Compiègne qui ne voit pas de progrès sur ce front-là dans un avenir proche.

D’autant plus que le pape lui-même n’est pas à l’abri d’oscillations sur le sujet : il y a deux ans, il avait préconisé un accompagnement psychologique pour les enfants présentant des « tendances homosexuelles ». Des propos condamnés jusqu’au gouvernement français à l’époque. « Il a eu un propos malheureux », juge Cyrille de Compiègne, qui doit bien reconnaître que si François est dans une démarche « d’écoute, de rencontre, de bienveillance » avec les personnes, c’est pour mieux ne pas aborder l’homosexualité en soi. Car, « pour bon nombre de catholiques, le comportement homosexuel est toujours considéré comme contre nature, la doctrine veut que l’acte sexuel soit reproductif, donc c’est une contravention vis-à-vis de la doctrine », rappelle Ludmila Acone. Le pape décidera-t-il d’aller plus loin sur le sujet ?