Attentat à Conflans : À l’hommage parisien, les manifestants redoutent une « fracture » et une « récupération politique »

REPORTAGE L’hommage au professeur assassiné, Samuel Paty, a réuni plusieurs milliers de personnes ce dimanche à Paris, place de la République

Hélène Sergent

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Des milliers de manifestants se sont réunis à Paris, le 18 octobre 2020, en hommage au professeur d'histoire assassiné Samuel Paty.
Des milliers de manifestants se sont réunis à Paris, le 18 octobre 2020, en hommage au professeur d'histoire assassiné Samuel Paty. — AFP
  • Samuel Paty, professeur d’histoire-géographie dans un collège de Conflans-Sainte-Honorine (Yvelines) a été décapité vendredi 16 octobre à la sortie de son établissement.
  • L’assaillant présumé, tué peu après, serait selon les premiers éléments de l’enquête, Abdoullakh A., un Russe tchétchène né à Moscou en 2002 mais réfugié en France depuis ses 3 ans. Il a revendiqué son acte au nom de l’islam.
  • Parmi les milliers de manifestants présents ce dimanche à Paris, nombreux sont ceux à craindre une « fracture » au sein de la société française.

À Paris, place de la République,

« J’ai l’impression de revivre la même chose qu’il y a cinq ans », souffle Philippe, 40 ans, professeur de mathématiques et de physique chimie dans un lycée de banlieue parisienne. Autour de lui, seuls les masques chirurgicaux sur le nez des manifestants pourraient le contredire. Comme le 11 janvier 2015, au lendemain des attaques terroristes qui avaient décimé la rédaction de Charlie Hebdo, des policiers et des clients de l’Hypercacher, les caricatures signées Cabu ou Charb se dressent un peu partout sur la place de la République.

Deux jours après la décapitation de Samuel Paty, professeur d’histoire dans un collège des Yvelines, plusieurs milliers de personnes se sont retrouvées ce dimanche sur cette place de la capitale pour lui rendre un ultime hommage. « Émus » et « horrifiés », beaucoup se sont dits « inquiets » après cette attaque qui a visé un enseignant à la sortie de son établissement.

« Continuer à se parler »

Comme Philippe, Laure, Parisienne de 39 ans était « déjà là » lors de la marche républicaine du 11 janvier 2015. Et comme Philippe, elle confie sa lassitude : « On a le sentiment que c’est sans fin, que ça ne s’arrête pas ». À côté d’elle, sa fille Louise, « bientôt 9 ans », explique avec ses mots : « On est là parce qu’il – enfin, le professeur – a été tué juste parce qu’il faisait son travail ». Sa mère, émue, dit son sentiment d’impuissance face à cette attaque : « C’est difficile parfois de lui expliquer pourquoi on est arrivé là, on n’a pas toujours les réponses ».

Frédéric, Sandrine et Juliette sont eux aussi venus en famille. À 46 ans, cette fonctionnaire craint que cet attentat ait un impact pour ses enfants : « Je ne veux pas que ma fille se retrouve face à des professeurs apeurés ou qu’ils se musellent ». Au-delà de ce risque d’autocensure, la quadragénaire appelle à un sursaut collectif : « Il faut sortir de la politisation. Je refuse qu’on se retrouve dans une situation à l’américaine, avec une société fracturée. Il faut pouvoir continuer de se parler. »

De la colère et des sifflets

Apaisé et pacifique, le rassemblement a toutefois été émaillé par des débats houleux et des sifflets réguliers de la foule. Rappelant la présence d’élus et de membres du gouvernement à cet hommage, le président de SOS Racisme, Dominique Sopo, est copieusement hué. À son arrivée à la tribune, Mélanie Luce, la présidente de l’UNEF est interrompue par certains manifestants qui lancent : « Collabos ! Collabos ! ». Visée par de nombreuses polémiques ces dernières années notamment depuis l’élection d’une de ses responsables portant le voile, l’organisation étudiante ancrée à gauche est accusée par ses détracteurs d’avoir renoncé à son combat pour la laïcité.

Comme d’autres à cet instant, Antoine, 41 ans, peine à cacher sa colère : « Il faut entendre tout le monde ! Ce genre de réactions me désolent. Ça montre à quel point le débat est de plus en plus compliqué dès qu’on touche à la laïcité ou la religion en France. »

Philippe, le professeur de mathématiques, redoute, lui, la « récupération politique » de l’événement : « J’ai un peu peur que tout ceci aboutisse encore à des débats autour de notre profession, et on en a marre. Il y a une forte politisation de l’éducation et moi je ne veux plus de cela. Je veux pouvoir conserver ma liberté et faire mon métier comme je l’entends ! »

« Rester solidaires »

Cette peur, déjà présente au lendemain des attentats contre Charlie Hebdo, s’est accentuée pour Myriam, étudiante de 24 ans : « On sait déjà comment ça va se passer. Une partie de la classe politique va utiliser ce drame pour diviser encore et encore. C’est ce que veulent ceux qui commettent ces actes et franchement quand on voit la haine qui s’exprime depuis vendredi sur les réseaux sociaux, je suis à deux doigts de me dire qu’ils ont gagné », soupire la jeune femme.

À quelques mètres d’elle, Nageate, parent d’élève en Ile-de-France à la FCPE, se veut plus optimiste : « Dire aujourd’hui qu’on assiste à une fracture, c’est un peu fort. Tous les acteurs de la communauté éducative doivent continuer à travailler main dans la main et rester solidaires. C’est le seul moyen pour que les enseignants continuent de faire de nos enfants des citoyens éclairés. »