Attentat manqué de Villejuif : « Je pense que cette deuxième personne n'existe pas », affirme un enquêteur de la brigade criminelle

PROCES Les policiers ne croient pas que Sid-Ahmed Ghlam, jugé pour le meurtre d’Aurélie Châtelain en 2015, a été aidé par un complice qui aurait tué la jeune femme comme il l’affirme

Thibaut Chevillard

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Sid-Ahmed Ghlam comparait devant la cour d'assises spéciale à Paris (illustration)
Sid-Ahmed Ghlam comparait devant la cour d'assises spéciale à Paris (illustration) — FRANCOIS GUILLOT / AFP
  • Sid-Ahmed Ghlam, 29 ans, comparait depuis lundi devant la cour d’assises spéciale pour « assassinat et tentative d’assassinat en relation avec une entreprise terroriste » et « association de malfaiteurs terroriste criminelle ».
  • Il est accusé d’avoir tué, en avril 2015, une jeune femme de 32 ans et d’avoir projeté de commettre un attentat dans une église de Villejuif (Val-de-Marne). A ses côtés, neuf autres personnes sont jugées pour l’avoir aidé à des degrés divers.
  • Ce mardi, le procès est entré dans le vif du sujet avec, pour la première fois, l’examen des faits.

A la cour d’assises spéciale à Paris,

Veste grise, chemise clair, jean bleu foncé, Jérémy M. s’approche de l’huissier qui verse dans ses mains une noisette de gel hydroalcoolique. Cette précaution prise, le policier s’avance vers la barre où il jure, comme tous les témoins qui y défilent, de dire la vérité. La présidente, Xavière Simeoni, l’invite alors à se replonger cinq ans en arrière. A l’époque, Jérémy était affecté au groupe « cité » du service départemental de police judiciaire du Val-de-Marne. Le 19 avril 2015, le soleil brille quand il est contacté, dans la matinée, par le parquet de Créteil. On lui demande de se rendre à Villejuif où le corps d'une jeune femme a été retrouvé dans une voiture en flammes.

Arrivé sur les lieux à 9h15, il sait que l’enquête sera attribuée à un autre service. « Notre intervention s’est donc limitée au strict minimum, à préserver la scène de crime », explique-t-il ce mardi à la barre de la cour d’assises spéciale devant laquelle comparaît Sid-Ahmed Ghlam aux côtés de sept autres accusés. La Renault Scénic, qui n’a pas été déclarée volée, appartient à une certaine Aurélie Châtelain, 32 ans. Il s’agit sans doute, pense-t-il, de la victime qui a été tuée d’une balle dans le thorax. Il effectue alors quelques « observations, mais pas de constatations ». Puis, il s’occupe de « l’enquête de voisinage » avant de remettre le certificat de décès et le téléphone de la jeune femme aux enquêteurs de la brigade criminelle qui a été saisie.

La piste d’un « crime crapuleux » écartée

Les cheveux grisonnants, une écharpe autour du cou, Christian L. lui succède à la barre. Avec d’autres enquêteurs de la prestigieuse Crim', il a repris les investigations. Très vite, il se forge une conviction : il ne s’agit pas d’un « crime crapuleux ». Cette mère de famille « n’a pas été tuée pour être volée », résume-t-il. En effet, les policiers retrouvent les effets personnels de cette jeune femme, originaire du Nord, « qui se rendait à un stage de pilates organisée à l’hôtel Campanile » situé tout près de l’endroit où elle a été découverte. Cette « fille sans histoire » a probablement été surprise par son meurtrier qui a ensuite mis le feu au véhicule pour faire disparaître « toutes traces ADN ou empreintes digitales ».

Le lendemain, les enquêteurs font le lien avec une autre affaire. Un étudiant algérien est en garde à vue depuis la veille dans les locaux de la section antiterroriste de la Crim'. Costume gris, chemise et cravate violette, Alain* sort de plusieurs pochettes de couleur les notes qu’il a pris soin de prendre avec lui pour témoigner. Le policier, qui souhaite rester anonyme, raconte à son tour à la cour dans quelles circonstances il a été amené à enquêter sur Sid-Ahmed Ghlam. Le 19 avril 2015, le jeune homme appelle le Samu et « indique avoir été blessé par balle » près de son domicile, dans le 13e arrondissement de Paris. Il est transporté à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière.

« Globalement, il garde le silence »

Les fonctionnaires qui se rendent sur place ne tardent pas à découvrir, à proximité de sa voiture, des traces de sang. Ils remarquent, dans le véhicule, la présence étrange d’un gyrophare bleu. Ils apprennent ensuite que Sid-Ahmed Ghlam est suivi par les services de renseignement qui le soupçonnent d’être radicalisé. En début d’après-midi, il est placé en garde à vue. Au même moment, la fouille de sa Renault Mégane permet de découvrir deux pistolets, un Sig Sauer et un Sphinx, ainsi qu’une kalachnikov. Les policiers découvrent aussi 27 pages manuscrites. L’auteur exprime à plusieurs reprises sa volonté de « tuer un max », note les horaires des églises de Villejuif, l’adresse des commissariats de la ville.

A 18h30, les policiers qui perquisitionnent le studio de Sid-Ahmed Ghlam découvrent d’autres fusils d’assaut ainsi qu’une déclaration d’allégeance au chef de Daesh, Abou Bakr al-Baghdadi. Au cours de sa garde à vue, qui a duré plus de 96 heures, le jeune homme est entendu à neuf reprises par les enquêteurs. « Globalement, il garde le silence », explique Alain. Il refuse de se soumettre à un « test d’écriture ». Il se contente de dire qu’il a trouvé les armes et les documents cachés dans un camion, à Ozoir (Seine-et-Marne). Il a décidé de s’en débarrasser et s’est blessé à cette occasion avec un pistolet.

Un complice ?

Mais l’enquête montre qu’Aurélie Châtelain a été tuée avec le pistolet Sphinx retrouvé dans sa voiture. Son ADN est aussi retrouvé dans la voiture de la jeune femme. Il change alors de version et affirme désormais que c’est un certain Abou Hamza, envoyé par ses commanditaires, qui l’a tuée. Sid-Ahmed Ghlam se serait ensuite tiré une balle dans la cuisse pour ne pas commettre l’attentat qu’il projetait. Une version à laquelle ne croit pas l’avocat des parties civiles, Me Antoine Casubolo-Ferro. Il estime que l’accusé a probablement oublié de « verrouiller la sécurité de son arme » après avoir assassiné la jeune femme et qu’il s’est blessé en remettant son pistolet dans la ceinture. Il a ensuite appelé les secours en rentrant chez lui.

Les avocats de la défense, eux, considèrent que les enquêteurs ont dès le départ écarté la thèse d’une complicité. « Pourquoi, alors qu’il comptait commettre un attentat, aurait-il tiré plusieurs coups de feu et tué cette jeune femme ? » s’interroge Me Jean-Hubert Portejoie. Il rappelle que des témoins, qui ont observé la scène de loin, ont eu l’impression de voir plusieurs personnes. Mais Christian L., qu’ils questionnent, reste sur sa position : « Je pense que cette deuxième personne n’existe pas ». Le procès de Sid-Ahmed Ghlam et des sept autres personnes jugées à ses côtés (deux le sont par défaut) doit durer jusqu’au 6 novembre.

*Le prénom a été changé