« Les policiers en ont marre d’être pris pour cible », dénonce Linda Kebbab, syndicaliste

INTERVIEW Déléguée nationale du syndicat Unité SGP Police-FO, Linda Kebbab publie son premier livre, « Gardienne de la paix et de la révolte ». Alors que les représentants des policiers rencontreront successivement Gérald Darmanin et Emmanuel Macron cette semaine, elle répond aux questions de « 20 Minutes »

Propos recueillis par Thibaut Chevillard

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Linda Kebbab, déléguée nationale du syndicat Unité SGP-FO.
Linda Kebbab, déléguée nationale du syndicat Unité SGP-FO. — RETMEN/SIPA
  • Linda Kebbab est gardienne de la paix et déléguée nationale du syndicat Unité SGP Police-FO dont elle est devenue le visage sur les plateaux télé.
  • A 39 ans, la syndicaliste publie son premier livre dans lequel elle revient notamment sur les manifestations des « gilets jaunes », au cours desquelles 2.000 policiers ont été blessés. Elle raconte également son enfance à Vaulx-en-Velin et son parcours dans la police, une institution dont elle dénonce les dysfonctionnements.
  • Après que deux policiers ont été grièvement blessés à Herblay puis l’attaque d’un commissariat à Champigny-sur-Marne, les syndicats de police seront reçus cette semaine place Beauvau et à l’Elysée.

Elle est apparue dans les médias au cours de l’année 2018. Pendant les manifestations de «gilets jaunes », Linda Kebbab n’a eu de cesse de défendre ses collègues policiers sur les plateaux télé. Policiers qui étaient accusés, d’un côté, de mutiler des manifestants, et, de l’autre, de les laisser saccager Paris sans agir. Déléguée nationale du syndicat Unité SGP Police-FO, son franc-parler détonne, ce qui lui vaut régulièrement de faire l’objet de menaces et d'insultes sur les réseaux sociaux, notamment lorsqu’elle bat en brèche l’expression de « violences policières ».

Agée de 39 ans, elle publie Gardienne de la paix et de la révolte aux éditions Stock*. Un livre dans lequel la policière revient sur son enfance à Vaulx-en-Velin (Rhône), une commune secouée par de violentes émeutes en 1990, et raconte son engagement dans la police, institution dont elle dénonce les dysfonctionnements.

Quelques jours après l’agression de deux policiers à Herblay et l’attaque d’un commissariat à Champigny-sur-Marne, le syndicat Unité SGP Police-FO a appelé les policiers à se rassembler, ce lundi midi, devant les commissariats. Quel était le but de cette action, à la veille d'une réunion avec le ministre de l'Intérieur et quelques jours avant un entretien avec Emmanuel Macron ?

C’était une façon d’exprimer notre sidération, notre colère. Il s’agissait aussi de rappeler que la sécurité, c’est le point noir de notre pays, et que les policiers en ont marre d’être pris pour cible. On en est à la 50e attaque de commissariat au mortier depuis le début de l’année. Les autorités se contentent de grands discours mais ne prennent aucune mesure. Nous voulons pouvoir travailler sereinement, ne pas être la cible de voyous, de délinquants, qui se servent de nous comme de punching-balls.

Est-il de plus en plus dur, selon vous, d’exercer ce métier ?

Oui, car nous ne sommes soutenus de nulle part. A la moindre incartade, nous sommes menacés d’une enquête par notre hiérarchie. A côté de ça, une partie de l’opinion publique défie de plus en plus la police. Quant à la justice, elle déconsidère de plus en plus notre parole… Faire ce métier est de plus en plus difficile, cela demande de plus en plus de courage. Il faut avoir envie d’aller sur la voie publique, d’engager son intégrité physique, de manquer de se prendre des coups pour sauver les autres quand on est traité comme on l’est.

Dans le livre, vous dénoncez les dysfonctionnements dans la police et pointez notamment l'« hypocrisie » de la hiérarchie. Que voulez-vous dire ?

La hiérarchie ne prend pas assez soin de la base, pour la simple et bonne raison qu’on ne lui demande pas de le faire. Aujourd’hui, nos chefs sont notés sur les chiffres qu’ils présentent : il faut faire de la quantité, et pas de la qualité. Malheureusement, le bien-être des effectifs ne fait pas partie des critères de notation. On nous explique pourtant à longueur de discours qu’il faut lutter contre les suicides, contre la dépression… Mais rien n’est mis en œuvre dans cette institution car dès que l’on pointe un problème, on devient soi-même le problème.

Il faudrait pourtant une réforme du management, une véritable prise en compte du malaise des agents. Il faudrait aussi que les commissaires soient notés sur le bien-être de leurs effectifs plutôt que sur les chiffres de la délinquance enregistrée. Mais nos responsables n’en veulent pas pour des raisons politiques. On préfère pouvoir présenter des chiffres tout de suite afin de donner un sentiment d’efficacité.

Vous évoquez longuement les manifestations des « gilets jaunes » qui ont souvent été émaillées d’événements violents. Cette période a-t-elle marqué un tournant pour la police ?

Oui, bien sûr. Il y a plus de 2.000 policiers blessés au cours de cette période. Il y a eu aussi beaucoup de dégâts matériels, de casse, ce qui a suscité aussi un sentiment d’échec. Cela a laissé des traces au sein des forces de l’ordre. Savoir chaque semaine qu’on va recevoir des pavés, des cocktails Molotov, c’est usant. Les policiers ont le sentiment d’avoir servi de punching-ball. Alors qu’une partie de la population réclamait un dialogue social, les autorités se sont contentées d’envoyer les policiers. Ils se sont pris toute cette colère qui s’était transformée en violence.

C’est aussi à cette période que vous êtes apparue dans les médias pour défendre les policiers, ce qui vous a valu de recevoir de nombreuses menaces. Comment l’avez-vous vécu ?

Assez violemment car je n’étais pas du tout préparée à ça, tout comme je ne l’étais pas à cette présence médiatique. Avec le recul, je pense que cette haine que je me suis prise en pleine figure était alimentée par les préjugés sur la police, par nature violente et raciste.

Il y a ceux qui me traitent de faire-valoir ethnique, qui remettent en question complètement mes capacités d’expertise, mes compétences professionnelles. Et il y a ceux qui ont préféré me détruire plutôt que de détruire leurs préjugés, qui refusent de comprendre que la police n’est pas un bloc monolithique mais une population qui a évolué tout comme la société qu’elle représente

Vous-même avez grandi dans un quartier où certains « avaient la haine du lardu », comme vous l’écrivez. Comment, partant de là, avez-vous donc eu l’idée de devenir policière ?

Je n’ai jamais eu affaire aux forces de l’ordre même si, quand j’étais petite, on m’expliquait que la police, c’était le mal absolu. C’est finalement une rencontre fortuite avec un policier en mission qui m’a permis de déconstruire ces préjugés. Il s’agissait d’un jeune lieutenant stagiaire qui – je l’ai appris plus tard – intervenait pour une affaire de violences conjugales. Il m’a permis de comprendre que la police n’était pas ce qu’on avait essayé de me faire croire dans mon enfance.

La police reste un métier très masculin. Est-ce toujours compliqué pour une femme de l’exercer ?

Cela demande aux femmes d’être plus hargneuses, plus fortes, plus présentes, plus disponibles, moins absentes. C’est un défi. La police, c’est un métier d’hommes que les femmes peuvent exercer depuis la fin des années 1970. Il y a encore des machistes, comme c’est le cas comme dans d’autres professions. Pour autant, je n’en ai pas souffert. Ma présence est éloquente. Je suis la première femme à occuper le poste que j’ai au sein du syndicat et je n’ai jamais trop ressenti ma féminité comme un obstacle.

Le plus dur aujourd’hui, dans la police, ce n’est pas d’être une femme – en tout cas ça l’est de moins en moins. Au moment de ma première affectation à Créteil, j’ai dû dormir trois mois dans ma voiture. J’ai plus souffert de ça que d’être une femme. C’est un métier dans lequel on a du mal à être digne.

Est-ce cet épisode qui vous a donné envie de vous engager dans la vie syndicale ?

Ce qui m’a donné envie de m’engager, c’est surtout de m’être rendu compte que j’étais parvenue à m’en sortir après être allée taper du poing sur la table. J’ai réussi à mettre fin toute seule à cette situation alors que d’autres collègues n’y parvenaient pas. Cet épisode m’a laissé penser que j’avais des compétences à apporter au syndicalisme policier. Souvent, les collègues me remercient de mettre des mots sur leurs souffrances.

Pourtant, vous êtes très dure, dans votre livre, envers les syndicats et la « syndicratie ». N’est-ce pas paradoxal ?

Non, le syndicalisme, c’est une belle chose et avoir un mandat syndical, c’est une force. Sans cela, je ne pourrais pas m’exprimer, et même en en ayant un, je me prends beaucoup de coups ! La mission syndicale, elle est très noble. Mais des personnes ne sont pas à la hauteur de ce que l’on attend d’eux.

Vous travaillez au lancement d’un « think tank » sur les questions de sécurité. Que pouvez-vous nous en dire ?

Cette aventure est en train de débuter, il y aura des magistrats, des gendarmes, des militaires, des experts en sécurité privée… Ce think tank sera transpartisan, nous voulons confronter des idées pour créer une ligne commune sur les questions de sécurité. Nous souhaitons prouver au monde politique de manière générale que l’on peut venir d’univers différents et réussir à mettre en commun des idées pour devenir une véritable task force sur les questions de sécurité intérieure.

*« Gardienne de la paix et de la révolte », éditions Stock, 288 pages, 19,50 euros