Pourquoi les librairies cartonnent depuis le déconfinement

LECTURE Les ventes de livres sont en forte hausse depuis juin 

Clément Carpentier

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Un client dans la librairie Mollat de Bordeaux (illustration).
Un client dans la librairie Mollat de Bordeaux (illustration). — SERGE POUZET/SIPA
  • Après avoir explosé au déconfinement (+42 %), les ventes en librairie continuent de progresser en France.
  • Internet y est pour beaucoup mais les professionnels avancent aussi la solidarité des lecteurs envers les libraires et l’offre culturelle réduite aujourd’hui pour expliquer ces bons chiffres.
  • Les libraires restent tout de même mesurés car ils entrent dans une période où chaque année ils réalisent les deux tiers de leurs ventes et la crise sanitaire est toujours là.

Dans le rayon « jeunesse » de la librairie Mollat de Bordeaux, Séverine ne sait plus où donner de la tête. « Je commence à le connaître par cœur, je viens au moins une fois par semaine pour les enfants et moi. Mais là, je ne sais plus quoi prendre pour la petite. » La petite, c’est Zoé, 4 ans. Ces derniers mois, elle épluche les cahiers de coloriage et de jeux avec son grand frère Maxime. « Ça nous a bien aidés avec mon mari entre le confinement et la reprise compliquée de l’école et encore aujourd’hui », avoue leur maman.

Comme elle, beaucoup de Français ont pris d’assaut les librairies ces derniers mois. Les ventes ont explosé dans un premier temps (+43 % en juin, +17 % en juillet) avant de continuer à progresser (+5 % en août, +8 % en septembre) selon les chiffres du syndicat de la librairie française et l’observatoire de la librairie.

Des progressions à deux chiffres pour certains rayons

« Il y a eu un redémarrage très fort mais on ne savait pas si ça allait durer. En Allemagne, il y avait eu un ralentissement au bout de trois semaines. Mais chez nous, ça a continué et aujourd’hui, on est encore sur une progression globale des ventes à deux chiffres par rapport à l’année dernière, 11-12 % », explique Mathilde Mollat, la responsable de la communication de la librairie du même nom. Les rayons parascolaires (+20 %), bandes dessinées (+20 %) et jeunesse (+15 %) cartonnent alors que les romans « marchent aussi très bien », précise-t-elle.

Même constat pour Lionel Baixas sur la côte girondine. Le responsable de la librairie Alice au Cap Ferret vient de vivre un été historique avec « une forte augmentation des commandes car on n’avait jamais vu autant de monde sur le Bassin d’Arcachon. Les touristes étrangers ont été remplacés par les Français et pour l’instant, les chiffres se maintiennent à un niveau conséquent. » Les commandes des collectivités locales et la rentrée littéraire ont notamment pris le relais depuis quelques semaines.

« Il y a eu un recentrage sur le livre »

Les professionnelles avancent trois explications auprès de 20 Minutes pour expliquer ce phénomène. D’abord, la solidarité. « Il y a eu un réflexe de défense des libraires. Les gens n’ont pas voulu les laisser tomber après une période très difficile. Il y a une dimension humaine importante dans cette relation. D’ailleurs, les petites librairies performent plus que les autres », selon Guillaume Husson, le directeur général du syndicat des librairies françaises.

Ensuite, les commandes via Internet. « On a un site depuis 2001 mais avant c’était simplement un plus, un prolongement à notre offre alors qu’aujourd’hui, c’est devenu une vraie voie de développement de notre stratégie. Cela représentait 4,5 % de nos ventes avant le confinement, on est maintenant à 13 % », indique Mathilde Mollat.

Et une offre culturelle limitée en 2020 avec le confinement et les mesures de distanciation sociale. « On ne peut plus sortir comme avant à l’opéra, au théâtre, au cinéma, au stade ou voir des expositions…, énumère Mathilde Mollat. La scène culturelle est réduite aujourd’hui et je pense qu’il y a eu un recentrage sur le livre. »

Ce n’est pas Laure qui dira le contraire. Pour cette Bordelaise, « c’est un peu le seul moyen de s’évader en ce moment avec tout ce qu’il se passe. Le risque est moindre quand on lit tout seul chez soi après une commande sur le Web, que lorsqu’on va à un événement, même avec les jauges actuelles. »

Une fin d’année attendue avec crispation

Reste que tout n’est pas rose pour les libraires français. Guillaume Husson tient à relativiser ce tableau : « Même s’il y a des scores exceptionnels, on n’a pas encore pu rattraper toutes les pertes du confinement (-54 % et -90 % de ventes en mars et avril) et il peut y avoir selon les zones géographiques de grandes disparités. » Il cite par exemple les libraires de l’ultra-centre de Paris où « il y a déjà peu d’habitants au départ et maintenant peu de Parisiens qui se déplacent, ils préfèrent rester dans leur quartier où ils font leurs courses pour prendre le moins de risques possible. »

Mais, c’est surtout les prochains mois qui inquiètent les libraires car la situation sanitaire reste très tendue. Pour rappel, la grande majorité de la profession fait deux tiers de son chiffre d’affaires sur un tiers de l’année de septembre à décembre. La circulation physique dans les libraires pourrait encore être réduite et là pour le coup, il ne faudra pas s’y prendre à la dernière minute pour faire son cadeau de Noël. Le syndicat de la librairie française va donc lancer une campagne de communication début novembre « pour encourager les gens à anticiper leurs achats et utiliser aussi les sites Internet pour se fournir », insiste son directeur général.

A Bordeaux, Mathilde Mollat va installer une boutique éphémère de Noël à la Station Auson pour accueillir un maximum de personnes à partir du 12 décembre. Il y aura aussi des performances d’artistes pour le public car l’offre culturelle n’est jamais assez grande… Surtout en ce moment !