Attaque du commissariat de Champigny : « Il y a une défiance structurelle dans les quartiers pauvres face à la police », note Sébastian Roché

INTERVIEW Sébastian Roché, directeur de recherche au CNRS, pense que rien n'est fait politiquement pour enrayer la défiance de la population des quartiers populaires face à la police

Propos recueillis par Rachel Garrat-Valcarcel

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Devant le commissariat de Champigny-sur-Marne, ce dimanche.
Devant le commissariat de Champigny-sur-Marne, ce dimanche. — STEPHANE DE SAKUTIN / AFP
  • Un nouveau fait divers a fait monter au créneau Gérald Darmanin et de nombreux responsables politiques ce dimanche : une quarantaine de personnes aurait envoyé un mortier de feu d’artifice sur le commissariat de Champigny-sur-Marne, près de Paris, dans la nuit de samedi à dimanche
  • Si certains y voient le nouveau signe d'une augmentation de la violence, le cherche Sebastian Roché, interrogé par 20 Minutes, voit plutôt là la suite d’une vieille défiance des quartiers populaires envers la police.
  • Il ne croit pas non plus à une réponse à la nouvelle politique antidrogue du gouvernement : d’après lui les trafiquants n’ont absolument pas intérêt à attirer l’attention.

Des mortiers de feu d’artifice ont été envoyés, dans la nuit de samedi à dimanche, sur le commissariat de Champigny-sur-Marne (Val-de-Marne), près de Paris, devant lequel se tenaient deux agents qui fumaient. Pas de blessés mais une quarantaine de personnes qui auraient voulu s’en prendre à leur « intégrité physique », selon le maire DVD de la ville Laurent Jeanne.

Alors que plusieurs responsables de l’opposition de droite ont dénoncé ce dimanche ces attaques contre la police et demandé une réaction forte du gouvernement, au diapason du syndicat de policiers Alliance, Sebastian Roché, directeur de recherche au CNRS, auteur de De la police en démocratie (Grasset), voit surtout dans cet incident un « défi symbolique, spectaculaire » et la continuité de quarante années de défiance mutuelle entre police d’une part et « jeunes de quartiers » d’autre part.

Est-il fréquent de voir des jeunes d’un quartier s’en prendre à l’intégrité physique de policiers ?

C’est difficile à dire, il n’y a pas de comptabilité précise de ces incidents. Là, ce qui me frappe, c’est d’abord le nombre de personnes : 40. Je ne sais pas si ça se confirmera, bien sûr c’est difficile de se prononcer sur des faits encore assez mal établis. C’est beaucoup 40 personnes : ça veut dire qu’il y a une mobilisation de gens qui sont en colère ou hostiles à la police. Ensuite, c’est surtout un défi symbolique. Car il n’y a pas de blessés, pas de morts. Si on veut tuer des policiers on peut, c’est possible de tuer des gens. Si 40 personnes étaient décidées à tuer, il y a des modalités qui permettent de réaliser quelque chose comme ça. Par exemple, si on avait affaire à des trafiquants, ils auraient les moyens économiques de s’acheter des armes. Là, ce que je vois, c’est surtout un défi symbolique, spectaculaire, avec des fusées d’artifice, qui sont tirées.

C’est un acte de défiance, de rejet. Ce type d’acte là s’inscrit en France dans une longue histoire, de quasiment quarante ans. On n’est pas sur un épiphénomène. Les gouvernements traitent ça à chaque fois comme des problèmes ponctuels ici où là : non, il y a une défiance structurelle qui s’est installée dans les quartiers pauvres face à la police. Elle ne s’explique pas uniquement pas l’activité criminelle, pour une raison simple : les gens qui sont dans une activité criminelle sont les derniers à vouloir attirer l’attention des policiers sur eux. L’économie criminelle, qui existe évidemment, c’est une économie dans laquelle la discrétion et la tranquillité sont nécessaires.

Cela veut-il dire que quand Gérald Darmanin lie cette attaque à sa nouvelle politique contre la consommation de drogue, on peut penser qu’il a tort, que ce n’est pas forcément une réponse locale à cette politique nationale ?

Sous toutes réserves, avec les informations dont on dispose, ça me paraît extrêmement improbable. C’est une tentative habile de récupération de Gérald Darmanin. La politique de Gérald Darmanin est ciblée sur les consommateurs de drogue, pas sur les trafiquants. Donc ils n’ont pas vraiment de raison d’y répondre. De plus les trafiquants n’auraient aucune raison de symboliquement entrer en conflit avec la police dans un lieu donné. Et ils ne le font pas. Là où il y a des affrontements autour du trafic avec la police, dans des zones extrêmement chaudes, ce n’est pas ce type d’affrontements-là : c’est la corruption de la police, où dans des pays plus violents, on les élimine physiquement, comme en Colombie ou au Mexique. Ce n’est pas la configuration qu’on observe.

Là, on a deux groupes avec deux identités sociales. D’un côté les « jeunes de quartiers » et de l’autre les policiers. Et on a une spirale qui s’est enclenchée et qui maintenant est très bien installée en France avec des actes de rétorsion, d’intimidation, de part et d’autre. On a tendance à les traiter séparément mais en fait c’est un cycle qu’on observe.

Certains avancent l’hypothèse d’un accident de la circulation ces derniers jours dans le quartier, où la police aurait une responsabilité, qui serait le déclencheur. Sans se prononcer sur le cas de Champigny, et si je vous comprends bien, c’est un type de dynamique plus crédible dans ce genre de situation ?

On peut dire oui parce que ce qu’on connaît ça : les émeutes de 2005 partent bien d’une course-poursuite qui finit par des policiers qui ne tuent pas des gens mais qui ne prêtent pas assistance à des gens qu’ils ont poussés involontairement dans le transformateur. C’est ce genre de séquences d’événements. Le fond de cette séquence c’est la défiance et l’hostilité. En France, depuis quarante ans, on s’est engagé sur un modèle qui veut que la bonne police c’est la police qui fait peur. En Allemagne, ils ne font pas ça. Ils se sont engagés sur une voie de « désescalade » dans leur relation avec les quartiers pauvres. Ils sont engagés dans une politique de capacité à comprendre la diversité culturelle, d’en tenir compte, mais aussi d’aller chercher et établir des relations positives avec différents groupes de personnes qui vivent dans ces quartiers défavorisés. C’est ça qu’en France on ne voit pas de mise en place de politique pour dépasser la défiance. Et ça ne s’améliorera pas seul : il faut une politique volontariste pluriannuelle.

Depuis cet été, ce type de fait divers connaît une médiatisation accrue, le ministre de l’Intérieur réagit fortement à ce genre d’événements mais donc, si on vous écoute, il n’y a rien de neuf, juste une nouvelle lumière…

La situation dans laquelle se trouve Gérald Darmanin est assez simple : il n’a pas d’idées nouvelles à mettre en œuvre, il n’a pas de moyens et il n’a pas de temps. En deux ans on ne peut pas transformer une organisation comme la police. Il joue la carte qui lui reste : la communication. C’est ce qu’il tente de faire en tentant de polariser sur les enjeux moraux, genre « la drogue c’est mal ». Malheureusement, il n’y a pas de stratégies pour agir sur le problème. Mais on a beaucoup d’agitation, avec des modalités bien balisées. On parle donc plus d’événements mais qui étaient déjà là.