Coronavirus : Madame de Sévigné masquée et confinée à cause d’une épidémie ? Gare au pastiche

FAKE OFF Une fausse lettre attribuée à Madame de Sévigné circule sur les réseaux sociaux

Alexis Orsini

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Marie de Rabutin-Chantal, plus connue sous le nom de Madame de Sévigné.
Marie de Rabutin-Chantal, plus connue sous le nom de Madame de Sévigné. — MARY EVANS/SIPA
  • Madame de Sévigné aurait-elle connu, il y a plus de 300 ans, une période de confinement face à une épidémie semblable à celle du Covid-19 ?
  • C’est ce que laisse penser une lettre attribuée à la célèbre épistolière, relayée sur les réseaux sociaux.
  • Il s’agit cependant d’un pastiche plutôt bien réalisé, comme l’explique à 20 Minutes Cécile Lignereux, maîtresse de conférences à l’université Grenoble-Alpes et spécialiste de l’autrice.

« Ne venez point à Paris ! Plus personne ne sort de peur de voir ce fléau s’abattre sur nous, il se propage comme un feu de bois sec. » L’avertissement semble été donné entre mars et mai dernier, alors que l’Hexagone était confiné pour limiter la propagation du Covid-19.

Il aurait pourtant été rédigé il y a plus de 300 ans par Madame de Sévigné, la célèbre épistolière française, dans une lettre adressée à sa fille. Et si cette introduction s’avère surprenante, le reste de cette missive, prétendument datée du « jeudi 30 avril 1687 », contient de nombreux parallèles étonnants avec la crise sanitaire traversée au cours des derniers mois.

La fausse lettre attribuée à Madame de Sévigné.
La fausse lettre attribuée à Madame de Sévigné. - capture d'écran/Facebook

« Le roi et Mazarin nous confinent tous dans nos appartements. Monsieur Vatel, qui reçoit ses charges de marée, pourvoie à nos repas qu’il nous fait livrer, Cela m’attriste, je me réjouissais d’aller assister aux prochaines représentations d’une comédie de Monsieur Corneille "Le Menteur", dont on dit le plus grand bien », poursuit le texte viral, publié cette semaine sur Facebook.

Ses dernières lignes évoquent en outre une mesure désormais familière de notre quotidien : « Je vous envoie deux drôles de masques ; c’est la grand' mode. tout le monde en porte à Versailles. C’est un joli air de propreté, qui empêche de se contaminer. »

Nombre d’internautes ont beau relayer ce texte – qui a commencé à circuler sur les réseaux sociaux en mai dernier avant de ressurgir ces jours-ci –, il n’en reste pas moins purement inventé.

FAKE OFF

« Le plus frappant, dans cette lettre, ce sont les anachronismes : les événements évoqués ne correspondent pas avec sa date d’écriture, et on le voit assez vite lorsqu’on connaît un peu le contexte », explique à 20 Minutes Cécile Lignereux, maîtresse de conférences à l’université Grenoble-Alpes et spécialiste de Madame de Sévigné.

« Le cardinal Mazarin est mort en 1661, et l’intendant Vatel en 1671. C’est d’ailleurs à Madame de Sévigné qu’on doit le récit du suicide de ce dernier dans une lettre du 26 avril 1671, l’une de ses plus brillantes et connues, très étudiée à l’école car c’est un modèle de construction de récit », poursuit la spécialiste.

« Elle y expliquait que, lors de l’invitation du roi, Louis XIV, à Chantilly, pour un dîner chez Fouquet, dont François Vatel était le grand intendant, ce dernier s’était alarmé de ne pas voir arriver le poisson ("la charge de marée") qu’il avait commandé. Craignant d’être déshonoré, il s’est suicidé avec son épée, comme le décrivait Madame de Sévigné dans un passage resté célèbre : "Vatel monte à sa chambre, met son épée contre la porte, et se la passe au travers du coeur, mais ce ne fut qu’au troisième coup, car il s’en donna deux qui n’étaient pas mortels ; il tombe mort. La marée cependant arrive de tous côtés." »

« La lettre est plutôt bien faite »

C’est ce qui explique la référence, dans le pastiche, à « Monsieur Vatel, qui reçoit ses charges de marée ». Car au-delà de ses anachronismes, le texte s’avère assez convaincant, selon Cécile Lignereux : « La lettre est plutôt bien faite, vraisemblablement par quelqu’un qui connaît bien les thèmes de la correspondance de Madame de Sévigné et sa syntaxe, notamment les expressions "chère enfant" et "je vous embrasse, ma bonne", qu’elle utilisait dans ses échanges avec sa fille. »

« La mention du Menteur, de Corneille, est elle aussi cohérente car Madame de Sévigné se faisait souvent l’écho des tragédies de Racine et les comédies de Molière, en utilisant régulièrement l’expression "dont on dit le plus grand bien". Mais là encore, la date ne correspond pas, la pièce est bien antérieure à 1687, puisqu’elle date de 1644. »

Les notions de « confinement » et de « contamination » sont en revanche totalement absentes de la correspondance de Madame de Sévigné, assure Cécile Lignereux, après une recherche spécifique sur ces deux termes. « Par contre, le 26 juin 1675, on trouve une occurrence intéressante puisqu’elle parle de "masque" à sa fille, à qui elle écrit : "Le problème, c’est l’air de Grignan, il faudrait au contraire humecter et vous rafraîchir le teint, et mettre un masque quand vous allez à l’air" », souligne la spécialiste.

« Les conseils de santé de Madame de Sévigné à sa fille, malade, étaient très présents dans ses lettres, », conclut Cécile Lignereux.