Coronavirus : Avec la reprise de l’épidémie, la situation des migrants et réfugiés suscite l’inquiétude

PRÉCARITÉ Selon une étude réalisée par Médecins sans frontières (MSF) en Ile-de-France au début de l’été, plus d’une personne en grande précarité sur deux a été infectée au Covid-19

Hélène Sergent

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Des migrants évacués du parvis de l'Hôtel de ville à Paris le 1er septembre 2020.
Des migrants évacués du parvis de l'Hôtel de ville à Paris le 1er septembre 2020. — Thomas COEX / AFP
  • Au début du confinement, des centaines de personnes évacuées de campements informels en Ile-de-France ont été mises à l’abri dans des gymnases. Une stratégie inadaptée, estiment Médecins sans frontière (MSF) et la Fédération des acteurs de la solidarité (FAS), car propice à la création de clusters.
  • La mise en place de centres dédiés à ces populations touchées par le coronavirus et la création de nouvelles places d’hébergement d’urgence ont permis de freiner les contaminations.
  • Mais face à la recrudescence de l’épidémie et à l’arrivée de l’hiver, les acteurs associatifs plaident pour un renforcement des dispositifs sanitaires et appellent les autorités à revoir leur stratégie de « mise à l’abri » des migrants.

Les chiffres sont vertigineux. Mardi, l’association Médecins sans frontière (MSF) publiait les résultats d'une étude épidémiologique inédite. Menée entre juin et juillet en Ile-de-France auprès de personnes en situation de grande précarité – pour la plupart des migrants – elle révèle un taux de contamination au Covid-19 beaucoup plus élevé que le reste de la population. Selon MSF, plus d’une personne démunie sur deux a été infectée par le coronavirus. Dans les centres d’hébergement d’urgence, le taux de positivité atteint 50,5 %, et 88,7 % dans les foyers de travailleurs migrants.

Quant aux gymnases ouverts pour accueillir temporairement les réfugiés évacués de campements au début du confinement, l’étude révèle que la « séroprévalence » (c’est-à-dire la proportion de personnes exposées au virus qui ont développé des anticorps) y est trois fois plus élevée que chez les personnes directement relogées en centres d’hébergement.

La peur de la stigmatisation

Comment expliquer de tels chiffres ? Pour Corinne Torre, cheffe de mission chez MSF, le manque d’informations, de prévention et la prise en charge de ces populations vulnérables ont pu jouer un rôle important sur les taux de contamination mesurés. « Au début de l’épidémie, on a essayé de faire des consultations et des prédiagnostics mais on s’est rendu compte que certaines personnes cachaient leurs signes cliniques de peur d’être stigmatisées en cas de diagnostic positif, ou craignaient de perdre leur place en hébergement d’urgence », explique-t-elle.

Mais les résultats de cette étude n’ont guère surpris les acteurs du secteur. Florent Guéguen est à la tête de la Fédération des acteurs de la solidarité (FAS), qui regroupe 850 associations de lutte contre l’exclusion. « Ces chiffres correspondent aux remontées de notre réseau », explique-t-il. Selon lui, très peu de centres ont pu assurer de véritables dispositifs de prises en charge des malades ou des personnes symptomatiques. « Ces établissements ne peuvent pas toujours proposer de chambres individuelles ou de sanitaires privatifs, et cela a créé des difficultés. »

Des efforts qui doivent s’intensifier

Des difficultés rencontrées par Sonia Laboureau, responsable du centre provisoire d’hébergement de la Cimade à Massy. Son établissement accueille 75 personnes seules et 40 membres de plusieurs familles, réparties dans des appartements autonomes. « Pour les 75 personnes du foyer, ça a été compliqué parce qu’elles partagent cuisine et sanitaires. Même si on a la chance d’avoir des chambres individuelles, les résidents étaient bien obligés de se rendre dans les espaces communs. On a réussi, en urgence, à organiser une zone d’isolement pour les cas symptomatiques et on a conservé un appartement pour les cas positifs avérés qui ne nécessitaient pas d’hospitalisation », détaille-t-elle à 20 Minutes.

Pour autant, tous le reconnaissent, des efforts significatifs ont été faits pour désengorger ces centres et augmenter les capacités d’accueil des personnes vivant à la rue et des migrants en attente de régularisation de leur situation. « 20.000 places d’hébergement – soit dans des hôtels, soit dans des structures d’hébergement collectif – ont été ouvertes pendant le confinement. Ensuite, il y a eu l’ouverture des centres "Covid + " pour prendre en charge les malades. Ces centres ont permis de diminuer le nombre de clusters, mais il faudrait les réactiver, vu la montée en flèche de l’épidémie », estime Florent Guéguen de la FAS.

Des évacuations préoccupantes

Contactée par 20 Minutes, la préfecture de la région Ile-de-France précise qu’au « plus fort de la crise », 550 places d’hébergement pour les malades sans domicile ont été mobilisées dans 12 centres répartis en Ile-de-France, et 160 places pour les personnes en attente du résultat de leur test PCR. Aujourd’hui, ces chiffres ont diminué puisque seuls deux centres pour malades subsistent (84 places) ainsi que deux centres « SAS » (44 places) pour les personnes testées. En revanche, pas question de les fermer annonce la préfecture : « Au vu de l’évolution de la situation épidémiologique, ces centres devraient rester ouverts au moins jusqu’à fin décembre. »

Mais pour les associations, l’inquiétude demeure. La stratégie d’évacuation des campements, privilégiée par les autorités en Ile-de-France comme dans d’autres régions, a montré ses limites dans un contexte de crise sanitaire. « On a poussé un coup de gueule cet été sur la politique de reprise des expulsions de campements et bidonvilles, raconte Florent Guéguen. Plusieurs milliers de personnes ont été expulsées après la trêve hivernale intervenue, fin juillet. Outre les conséquences sociales, il y a aussi des conséquences sanitaires, les gens se dispersent, les équipes mobiles sanitaires qui avaient l’habitude d’intervenir sur ces campements pour du dépistage, de la distribution de masque, ont arrêté de le faire. C’est propice aux contaminations. »

Et la mise à disposition de gymnases, comme ce fut le cas en région parisienne après l’évacuation d’un camp à Aubervilliers en mars, n’arrange en rien la situation, selon Corinne Torre : « C’est très bien de vouloir mettre à l’abri, mais ces gymnases sont devenus des clusters. Les gens dormaient sur des lits de camp, les gestes barrière étaient impossibles à faire appliquer. »

Depuis plusieurs semaines, un camp installé au nord de Paris inquiète particulièrement les bénévoles. Selon MSF, près de 1.500 migrants vivent actuellement dans des tentes à proximité du stade de France sous l’autoroute A1. Dans un arrêté rendu public le 27 août dernier, la mairie de Saint-Denis a mis en demeure les migrants de quitter les lieux sous 48 heures. Un avertissement qui n’a pas été suivi d’effets, malgré la demande répétée d’évacuation du camp par le maire de la ville. Une situation préoccupante, alerte Corinne Torre : « Si le camp est démantelé, on va encore les rapatrier dans des gymnases. Tant qu’il y a une survenance épidémique comme c’est le cas aujourd’hui, cette solution est dangereuse. »