Coronavirus : Les transports en commun représentent-ils vraiment moins de 1 % des contaminations ?

FAKE OFF Selon le ministre délégué aux Transports, plusieurs études ont montré que moins de 1% des contaminations au Covid-19 se font dans les transports en commun. Elles sont toutefois à relativiser

Alexis Orsini
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Le métro parisien en mai 2020, peu après le déconfinement. (illustration)
Le métro parisien en mai 2020, peu après le déconfinement. (illustration) — ISA HARSIN/SIPA
  • La crainte d'une contamination au Covid-19 dans les transports en commun serait-elle exagérée ? 
  • Jean-Baptiste Djebbari, ministre délégué aux Transports, a affirmé mardi sur l'antenne de BFMTV et RMC que le nombre de contaminations dans les bus, tramways et métros restait inférieur à 1%.
  • Si on retrouve bien ce chiffre parmi différentes sources, le nombre de clusters apparus dans les transports en commun reste très compliqué à estimer, comme l'explique le professeur Yves Buisson à 20 Minutes. Et toutes les contaminations n'ont pas lieu dans ces clusters.

La fermeture des bars à Paris et en proche banlieue pour les 15 prochains jours, destinée à lutter contre la propagation du coronavirus, n’en finit pas de faire réagir. Pour beaucoup, le fait que les habitants d’Ile-de-France puissent continuer à emprunter les transports en commun favoriserait la propagation du virus, malgré le port du masque, surtout lorsque la distanciation sociale ne peut y être respectée pour cause d’affluence, comme l’ont montré de récentes images de quais de métros bondés à Paris.

Deux poids deux mesures ? Ces critiques ont en tout cas été relayées par la journaliste Apolline de Malherbe ce mardi, qui n’a pas manqué de poser la question au ministre délégué aux Transports, Jean-Baptiste Djebbari, sur l’antenne de BFMTV et RMC : « Pourquoi [renforcer les restrictions dans] les restaurants, pourquoi [fermer] les bars, et pas les métros et les trams ? »

« La science nous dit actuellement que les lieux de contamination les plus importants sont des lieux clos où les gens ne portent pas le masque », répond Jean-Baptiste Djebarri. « Toutes les études scientifiques, que je lis tous les jours, nous disent que les transports en commun ne sont pas des lieux de contamination particuliers. Les études nous disent que moins de 1 % des contaminations se passent dans les transports en commun. »

FAKE OFF

En France, depuis le déconfinement du 11 mai, les clusters observés dans les transports (« avion, bateau, train ») ont effectivement toujours varié entre 0 % et un peu plus de 1 %, selon les données publiées par Santé Publique France dans sonrapport épidémiologique hebdomadaire. Contacté par 20 Minutes, l'établissement public confirme que « les transports en commun sont intégrés à cette typologie de collectivité » et précise : « Les informations concernant le lieu de survenue du cluster sont remontées via le travail de "contact tracing" effectué par l’Assurance Maladie, les agences régionale de santé et les équipes de Santé Publique France au niveau régional. »

Toutefois, comme le souligne auprès de 20 Minutes, le professeur Yves Buisson, membre de l’Académie de médecine et responsable de sa cellule de veille sur le Covid-19, recenser les clusters survenus dans les transports en commun s'avère particulièrement compliqué. « La définition d’un cluster, c’est un foyer d’infection d’au moins 3 personnes dans un délai de 7 jours maximum ayant fréquenté le même lieu. Il est facile de voir si trois personnes infectées ont été en contact quand il s’agit de trois élèves de la même classe, ou des clients d’un restaurant, vu qu’on peut y laisser son nom et son adresse en cas de nécessité. Mais quand vous avez croisé une personne positive pendant une dizaine de minutes dans le métro, la seule façon d’établir ce cluster, c’est d’utiliser l’appli de traçage StopCovid », explique-t-il, alors que le gouvernement peine justement à convaincre les Français de recourir à cet outil.

Des clusters loin d'être la source de toutes les contaminations

En outre, les clusters sont loin d'englober toutes les contaminations, poursuit le professeur Yves Buisson : « Les clusters ne représentent que moins de 10 % de l’ensemble des nouveaux cas de contamination. Pour plus de 90 % d'entre eux, on ne sait pas comment ni où les gens se sont contaminés. On dit que les entreprises arrivent en tête, les rassemblements familiaux... parce qu’on a pu les identifier par une enquête. Mais si quelqu’un tousse dans la rue, et vous touche par aérosol, quand on va vous demander ce que vous avez fait pendant les dix derniers jours, vous allez citer le métro, le restaurant, etc., mais vous ne vous rappelerez pas cette personne qui a toussé : il y a un facteur de risque indétectable. »

Selon lui, le chiffre avancé par le ministre délégué aux Transports doit donc être nuancé : « Il n’existe pas beaucoup d’études de référence sur le sujet des contaminations dans les transports en commun, même si on retrouve souvent cet ordre de grandeur de 1 %. C’est une hypothèse par recoupement, un taux qui ne peut pas être strictement établi avec les moyens de suivi dont on dispose. »

Une récente étude publiée aux presses universitaires d’Oxford – et dont l’Union des transports publics et ferroviaires n’a pas manqué de se faire le relais — a par exemple montré que le risque de transmission du Covid-19 dans les transports publics était plutôt limité lorsque des mesures sanitaires y sont respectées.

Un risque variable selon la durée du trajet

Cette analyse, basée sur les trajets de passagers chinois positifs au Covid ayant pris le train entre décembre 2019 et mars 2020, expliquait notamment : « Ce risque varie cependant de manière significative selon la durée commune de transport et l’emplacement du siège. En période d’épidémie, les espaces de transport confinés comme les trains doivent faire l’objet de mesures de réduction du risque de transmission, en augmentant les distances entre les sièges, en réduisant la densité de voyageurs et en recourant à des mesures d’hygiène. »

Le travail des chercheurs montrait notamment que le risque de contracter le Covid-19, pour les passagers physiquement proches d’un passager malade, était de 0,32 % – ce taux augmentant en cas de plus grande proximité (aucune rangée d’écart avec la personne malade) ou de contact long de plusieurs heures. A l’inverse, une étude publiée début septembre montrait comment une personne asymptomatique avait contaminé le tiers des occupants d’un autocar mal ventilé lors d’un trajet de 50 minutes en Chine, alors qu'aucun ne portait de masque.

D’où l’importance de ce dernier dans les transports en commun et de la distanciation sociale pour y réduire les risques de contamination (« quasi-nuls » en l’espèce avec le masque, selon le professeur Buisson), même si la première mesure ne garantit pas une protection totale lorsque la deuxième ne peut être respectée.

L'épineuse problématique des périodes d’affluence

« Lorsque les usagers sont entassés les uns sur les autres, même s’ils ont un masque, le risque devient plus important. Le masque n’est pas une garantie à 100 % : il retient majeure partie des gouttelettes et aérosols, mais pas tout. Or, quand vous êtes tassé contre les gens et qu’un porteur de virus se trouve au milieu, si vous restez comme ça pendant 10 minutes ou un quart d’heure, la contamination peut arriver, ce genre de situation est inadmissible en cette période de Covid-19 », alerte le professeur Buisson, qui recommande par ailleurs aux usagers de « ne pas parler et de fermer la bouche » lors de leur trajet pour éviter toute transmission potentielle.

Sur ce point, la RATP précise à 20 Minutes qu’elle se montre « vigilante quant à la charge sur ses lignes » tout en reconnaissant que « si une certaine affluence a pu être constatée, elle reste très localisée et sur des plages horaires courtes (tôt le matin). » Elle rappelle en outre qu’en plus du rappel régulier des gestes barrière sur son réseau et du contrôle du bon port du masque (obligatoire) par ses agents, « le taux de fréquentation est aujourd’hui de 2/3 sur les réseaux métro, RER et tramway et de 80 % sur le réseau bus par rapport à une période normale » avec une offre de transport à 100 %.

Reste que, comme le soulignait au mois d’avril la présidente de la RATP, Catherine Guillouard, « le respect de la distanciation sociale n’est pas faisable dans un réseau aussi dense et déjà partiellement saturé sans diminuer le trafic d’au moins 80 %. ». D’où l’intérêt du recours accru au télétravail ou la possibilité, pour les salariés, d’emprunter les transports à des horaires décalés pour éviter l’affluence.