Pourquoi les violences faites aux jeunes femmes passent-elles sous les radars ?

VICTIMES Les moins de 26 ans ne sont pas épargnées par les violences psychologiques, physiques ou sexuelles, le plus souvent perpétrées au sein du couple

Delphine Bancaud

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Les moins de 26 ans ne sont pas épargnées par le fléau des violences au sein du couple.
Les moins de 26 ans ne sont pas épargnées par le fléau des violences au sein du couple. — Pixabay
  • Les violences subies par les jeunes femmes sont sous-estimées en France. Une étude publiée mardi par lassociation En avant toute(s), réalisée à partir de centaines de témoignages recueillis en ligne, analyse leur vécu.
  • Un public très peu repéré par les structures d’aides, notamment parce que ces jeunes femmes ont beaucoup de mal à s’identifier comme victimes et à parler de ce qu’elles vivent.

A l’âge où elles devraient être insouciantes, elles sont déjà marquées par la vie. Les jeunes femmes ne sont pas épargnées par les violences. Pour mieux appréhender ce qu’elles vivent, lassociation En avant toute(s) dévoile ce mardi une étude réalisée à partir des témoignages recueillis via ses tchats*.

Si les études sur le sujet sont rares, celle réalisée par l’Enveff en 2000 montrait déjà que 20 % des femmes victimes de violences conjugales en Ile-de-France avaient entre 20 et 24 ans. « Un chiffre qui sous-estime le phénomène, car il y a une forme d’invisibilité de ces jeunes victimes en France. Contrairement aux idées reçues, les violences n’attendent pas le mariage et les enfants pour s’exprimer », lance Clémence Pajot, directrice du centre Aubertine Auclert.

« Dans 60 % des cas, les violences ont lieu dans le cadre du couple »

Selon l’étude d’En avant toute(s), « dans 60 % des cas, les violences ont lieu dans le cadre du couple. Elles sont principalement victimes de leurs conjoints (33,3 %) ou ex-conjoints (26,7 % des cas) », explique Louise Delavier, coordinatrice de l’étude. Et les personnes qui exercent ces violences sont principalement des hommes (92 %). Les victimes, qui ont en moyenne 20 ans au moment des faits, déclarent subir des violences régulièrement et de différentes natures. Les atteintes psychologiques représentent 67 % des déclarations, les violences sexuelles 47 % et les agressions physiques 33 %. « Les jeunes femmes subissent des insultes, des chantages, sont dévalorisées et perdent confiance en elles. Et beaucoup évoquent des rapports sexuels forcés », commente Aurore Pageot, responsable de recherche chez En avant toute(s).

Sans surprise : les jeunes femmes de moins 26 ans sont davantage la cible de cyberviolences que leurs aînées (20 % contre 15 %). « Elles sont le prolongement des autres violences. Elles se manifestent par un contrôle des activités de la jeune femme en ligne, une pression pour qu’elle réponde très rapidement à tous les messages, des menaces en ligne, des humiliations sur le Web via la diffusion de photos ou de vidéos à caractère sexuel », constate Aurore Pageot.

« Les violences psychologiques sont aujourd’hui extrêmement banalisées »

Mais force est de constater que ces violences restent souvent cachées sous le manteau. Car seulement 23 % des victimes de moins de 26 ans en parlent à un proche, 11 % à un psychologue et 3 % à une association spécialisée dans la lutte contre les violences faites aux femmes. « Si elles n’en parlent pas à leurs parents, c’est tout d’abord pour les protéger, car elles craignent de les faire souffrir en leur confiant qu’elles ont subi des violences physiques ou sexuelles notamment. Certaines préfèrent se taire car elles craignent que leurs parents minimisent leurs souffrances ou qu’ils les fassent culpabiliser en leur disant qu’elles l’ont bien cherché », explique Ynaée Benaben, cofondatrice d 'En avant toute(s) « Et si ces jeunes femmes restent hors des radars des associations de lutte contre les violences, c’est aussi qu’elles n’identifient pas les structures qui pourraient les aider, n’ont pas la culture du téléphone et préfèrent aller se confier à des inconnus sur les réseaux sociaux », analyse Louise Delavier.

Si les jeunes filles gardent sous silence leurs blessures, c’est aussi parce qu’« elles ne s’identifient pas forcément comme des victimes. Et ce car les violences psychologiques sont aujourd’hui extrêmement banalisées et que certaines jeunes femmes subissent la "romantisation" de la jalousie de la part de leur conjoint. Elle est comprise comme une façon d’exprimer son amour. Et le conjoint l’utilise comme excuse pour justifier ses violences et renverse ainsi la culpabilité sur leur victime », commente Louise Delavier.

Une position de domination par rapport à leur victime

Par ailleurs, ces jeunes femmes sous souvent sous l’emprise de leur agresseur, ce qui les empêche de parler. Dans 70 % des cas, il est plus âgé qu’elles, ce qui représente un facteur de domination. D’autre part, 80,1 % des victimes de moins de 26 ans sont dépendantes financièrement de leur conjoint et n’ont pas la possibilité d’avoir leur propre domicile. Une emprise qui peut durer longtemps, « car dans 58,4 % des cas, une personne de moins de 26 ans victime reste enfermée dans sa relation deux ans en raison de sa vulnérabilité ou de son manque de ressources », note Louise Delavier.

Et plus ces violences s’installent dans le temps, plus les jeunes femmes ont tendance à les banaliser : « Elles vont se persuader que ce qu’elles subissent est inhérent à toute vie de couple, voire qu’elles ont mérité d’être traitées ainsi. Et comme l’ont montré plusieurs études, les violences vécues à l’adolescence augmentent la probabilité de vivre des relations de couples violentes à l’âge adulte », s’alarme Ynaée Benaben. D’où la nécessité pour les associations d’aller à leur rencontre. C’est ce que fait En avant toute(s) qui, outre son tchat, fait des interventions dans les établissements scolaires. Une manière, aussi, « de faire comprendre aux jeunes hommes qu’ils ont d’autres manières de construire leur masculinité qu’en ayant un contrôle absolu sur leur compagne », indique Louise Delavier.

* L'analyse de 1.416 conversations par « chat », tenues entre novembre 2019 et juin 2020 sur le site internet commentonsaime.fr.