Faut-il s’inquiéter de la hausse des homicides en France ?

CRIMINALITE En 2019, 880 personnes ont été tuées selon les derniers chiffres publiés par le service statistique ministériel de la sécurité intérieure, soit une hausse de 4 % par rapport à l’année précédente

Thibaut Chevillard

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Les enquêteurs sur la scène d'un homicide dans la cité des Lauriers à Marseille.
Les enquêteurs sur la scène d'un homicide dans la cité des Lauriers à Marseille. — BERTRAND LANGLOIS / AFP
  • Le nombre d'homicides a augmenté, en 2019, de 4% par rapport à 2018 : il y en a 880 contre 845 l'année précédente, indique le service statistique ministériel de la sécurité intérieur dans son bilan annuel publié mercredi. 
  • Faut-il s'affoler de cette hausse, comme l'a fait le criminologue Alain Bauer sur CNews, dénonçant un «climat de violence» en France ?
  • Pour le sociologue et directeur de recherche au CNRS, Laurent Mucchielli, il est trop tôt pour tirer des conclusions, d'autant que les chiffres divulgués par le SSMSI ne sont pas détaillés. 

Face au médiatique criminologue, Eric Zemmour, l’air grave, hoche la tête comme pour approuver le propos. Sur le plateau de CNews, ce 25 septembre, Alain Bauer est invité à livrer son analyse sur l’insécurité en France. Et sa conclusion est sans appel : « Il y a vrai un climat de violence lié à un indicateur clair : les homicides. » Il assure que ce qu’il appelle le « taux d’homicidité » – et qui comprend les homicides, les tentatives d’homicides, les coups et blessures volontaires ayant entraîné la mort et les règlements de compte – a atteint en 2019 « son plus haut niveau jamais calculé quantitativement » alors qu’il était en baisse entre 1995 et 2012. Et Alain Bauer s’attend à ce que les chiffres pour 2020 soient « au moins du niveau de 2019, voire pire ».

Interrogé par 20 Minutes, le sociologue Laurent Mucchielli estime qu’Alain Bauer commet « une erreur » en intégrant dans son raisonnement les tentatives d’homicides. « Où finissent les coups et blessures très graves et où commencent les tentatives d’homicide ? C’est une question de qualification juridique et c’est donc sujet à variation », explique le directeur de recherche au CNRS, auteur d’une étude très fouillée en 2008 sur « l’évolution des homicides depuis les années 1970 ». Il faut, dit-il se concentrer uniquement sur les homicides qui, eux, sont « comptés toujours de la même manière ». Leur nombre a baissé « du milieu des années 1980 jusqu’à la fin des années 2000 ». Puis il s’est stabilisé « entre 2010 et aujourd’hui ». Le taux d’homicides pour 100.000 habitants a lui aussi tendance à baisser constamment depuis les années 1995.

« Si on veut chercher une évolution, il faut attendre deux ou trois ans »

Mais le dernier bilan établi par le service statistique ministériel de la sécurité intérieure (SSMSI) fait état, pour l’année 2019, d’une hausse de 4 % du nombre d’homicides sur un an. Dans ce document dévoilé mercredi, les analystes ont recensé 880 victimes l’année dernière, 35 de plus qu’en 2018, 55 de plus qu’en 2017. Pour autant, Laurent Mucchielli explique qu’il est encore trop tôt pour en tirer des conclusions. Déjà, car aucun détail concernant ces homicides n’a été divulgué : combien de règlements de compte ? d’affaires intrafamiliales ? d’infanticides ? Difficile, sans ces précisions, de trouver une explication rationnelle à cette hausse. D’autre part, le sociologue affirme qu’il est trop tôt pour évoquer une « tendance ». « Si on veut chercher une évolution, il faut attendre deux ou trois ans », souligne-t-il.

De son côté, Christophe Soullez, le directeur de l’ONDRP (Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales) s’inquiète de l’augmentation des tentatives d’homicides. Il remarque aussi que « depuis quatre ou cinq ans, les homicides avaient plutôt tendance à augmenter ». Mais, souligne-t-il, il est compliqué de comparer le chiffre de l’année 2019 avec ceux des années précédentes.

En effet, pour la première fois, le SSMSI a décidé de publier des données rectifiées. C’est-à-dire qu’il prend désormais en compte « les requalifications de faits postérieurs postérieures au mois de comptabilisation ». Par exemple, une enquête peut finalement conclure à un suicide alors que l’hypothèse d’un meurtre avait été évoquée au début des investigations.

812 homicides par an en moyenne

D’autre part, des erreurs ont été expurgées de ce bilan annuel. Dans le passé, « une même victime pouvait être comptabilisée à plusieurs reprises par des services différents », explique-t-il dans son bilan annuel. Mais le SSMSI a conservé dans ce document les chiffres des années précédentes qui n’ont pourtant pas été corrigés.

« Avant, les chiffres étaient ce qu’ils étaient. Il y avait peut-être des doublons mais on pouvait considérer que l’erreur, comme on dit souvent en statistique, était stable dans le temps », ajoute le directeur de l’ONDRP. Avant de souligner, un peu énervé : « Ce qui est intéressant, c’est de voir les évolutions, les tendances. Allez comparer les chiffres maintenant. »

Il regrette aussi que le SSMSI publie, tout au long de l’année, « des chiffres différents ». Certains, comme ceux du bilan annuel, sont redressés. D’autres, ceux publiés chaque mois ou en début d’année, ne le sont pas. « Les pourcentages d’évolution sont complètement différents », déplore Christophe Soullez.

Effectivement, en février dernier, plusieurs médias – dont 20 Minutes – s’inquiétaient de l’augmentation du nombre d’homicides en se basant sur une note du SSMSI qui en dénombrait 970 en 2019. Finalement, il y en a eu 90 de moins après corrections. Si leur nombre est légèrement en hausse depuis quatre ans (hors attentats), il reste relativement stable depuis 2009 : sur cette période, il y a eu en moyenne 812 homicides par an. Pratiquement deux fois moins qu’en 1996.

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