Le journaliste David Dufresne, lors de notre entretien à Paris, le 1er octobre 2020.
Le journaliste David Dufresne, lors de notre entretien à Paris, le 1er octobre 2020. — N. MESSYASZ/SIPA

« 20 MINUTES » AVEC…

Violences policières : « Le déni politique est devenu de plus en plus compliqué », estime le journaliste David Dufresne

Propos recueillis par Hélène Sergent

Réalisateur d’un documentaire dédié aux violences policières, David Dufresne dénonce un « chantage » intellectuel visant à « nasser » le débat sur le maintien de l’ordre

  • Tous les vendredis, 20 Minutes propose à une personnalité de commenter un phénomène de société, dans son rendez-vous « 20 Minutes avec… ».
  • Après s’être fait connaître sur Twitter par ses « signalements » de violences policières lors de la mobilisation des « gilets jaunes », David Dufresne a consacré un documentaire à ce sujet.
  • Son film, intitulé « Un pays qui se tient sage », sorti le 30 septembre au cinéma, appelle à une réflexion collective sur la légitimité de l’usage de la force par la police pendant les manifestations.

[ EDIT. Cette interview a été initialement publiée le 2 octobre 2020. Nous vous proposons en cette fin d’année de (re) decouvrir une sélection d’entretiens « 20 Minutes avec » qui ont marqué 2020.]

« Allô place Beauvau ? C’est pour un signalement. » Pendant près de deux ans, avec cette courte introduction publiée sur Twitter, le journaliste indépendantDavid Dufresne s’est échiné à recenser les blessures, violences et mutilations présumées survenues lors  d’opérations de maintien de l’ordre, en particulier dans le cadre du mouvement des «  « gilets jaunes » ». Lanceur d’alerte pour certains, « anti-flic » pour d’autres, le documentariste, ancien de Libération, revendique sa « radicalité » et nie fermement tout sentiment de haine à l’égard des gendarmes et policiers. Dans un débat de plus en plus polarisé entre « pro-policiers » et « pro-manifestants », David Dufresne a choisi d’apporter une contribution singulière avec un documentaire politique et philosophique, Un pays qui se tient sage.

Deux semaines après la publication par le ministre de l’Intérieur d’un nouveau « schéma national de maintien de l’ordre », le film sorti mercredi en salles ouvre le débat. Qu’est-ce que la violence légitime, et qui en détient le monopole ? Quelles conséquences les violences illégitimes ont-elles sur l’institution policière et sur la liberté de manifester ? Confrontant tour à tour sociologues, historiens, avocats mais aussi policiers, gendarme et manifestants, David Dufresne tente de redonner un sens et un contexte à des images de manifestation devenues virales. Pour 20 Minutes, il a accepté de raconter la genèse de ce projet et de livrer son regard sur les récentes orientations du gouvernement sur le maintien de l’ordre.

Quel est le message de votre film, et que dit-il du maintien de l’ordre ?

Ce que je voulais dire et montrer, c’est que la police, ça ne va pas de soi. La police ça se discute, elle n’est pas coulée dans le marbre, on doit pouvoir l’observer et la critiquer, au sens noble du terme. La police, c’est une force publique, donc elle doit être soumise au regard de tous. Je voulais rappeler cela et nourrir le débat qui s’est ouvert au cours des dernières années avec l’apparition de collectifs comme le « comité Adama » ou « Urgence, notre police assassine » puis, évidemment, avec la mobilisation des « gilets jaunes ». Tout le monde a saisi qu’il y avait un enjeu. Idem par rapport à l’IGPN et la question du contrôle de la police. Ce film, c’est une analyse collective de tous ces sujets-là.

Pourquoi avez-vous eu l’envie et le besoin de réaliser ce documentaire ?

Parce que ces images amateurs ou celles tournées par des journalistes indépendants qui documentent depuis des années les manifestations et le maintien de l’ordre méritaient d’être regardées et pas simplement « scrollées » et balayées sur les réseaux sociaux. Les projeter sur grand écran permet de comprendre la teneur réelle de ces images. Et, à mon sens, la salle de cinéma, c’est une salle d’expérience collective, une sorte d’agora et un lieu de débat.

Comment avez-vous construit le film, sélectionné les images et les binômes d’intervenants – sociologues, historiens, avocats, policiers, gendarme, manifestants… – qui débattent tout au long du film ?

J’avais une trentaine de séquences. Certaines, comme la scène tournée à Mantes-la-Jolie avec les lycéens agenouillés, étaient diffusées à tous les binômes. D’autres étaient projetées à quelques personnes seulement pour aborder des thématiques spécifiques. Les intervenants savaient qu’ils ne seraient pas seuls, ils savaient à qui ils allaient être confrontés et qu’ils parleraient de Max Weber et de sa citation : « L’Etat détient le monopole de l’usage légitime de la violence. » Il n’y a pas eu de pré-entretiens, je voulais garder une forme de spontanéité.

Les controverses sur la gestion du maintien de l’ordre traversent notre société depuis plus de cinquante ans. Lors de la précédente décennie, le sujet est devenu plus récurrent avec la mort de Rémi Fraisse en 2014, puis avec le mouvement Nuit Debout et les manifestations contre la loi Travail en 2016. Qu’est-ce qui a changé avec la mobilisation des « gilets jaunes » ?

Plus que les mobilisations passées, celle des « gilets jaunes » a été documentée, répertoriée, discutée, contextualisée, filmée. Tout d’un coup, on a compris le caractère systémique des violences policières. Jusqu’alors, certains pouvaient envisager ces violences comme une « succession hasardeuse de bavures », comme le dit l’avocat William Bourdon dans le documentaire. Mais la somme des mutilés et des blessés est devenue telle que ça ne pouvait plus être envisagé comme cela.

C’est un système, qui est validé par le nouveau schéma du maintien de l’ordre, par ailleurs. Le recours à des policiers pas suffisamment formés, pas suffisamment équipés et entraînés est acté désormais. Mettre en place un superviseur au sein des forces de l’ordre pour faire usage des LBD, c’est une bonne chose. En même temps, cela revient à dire qu’on va continuer à tirer sur les manifestants. Alors que la France est quasiment le seul pays d’Europe à faire ça malgré les mises en garde de l’ONU, du Parlement européen, du Conseil de l’Europe ou du Défenseur des Droits. Enfin, la récurrence de cette mobilisation et la façon dont la presse s’est emparée – même tardivement – de ce sujet-là ont eu un impact sur le débat. Le déni politique est devenu de plus en plus compliqué et une brèche s’est ouverte.

Le journaliste David Dufresne, lors de notre entretien à Paris, le 1er octobre 2020.
Le journaliste David Dufresne, lors de notre entretien à Paris, le 1er octobre 2020. - N. MESSYASZ/SIPA

Malgré tout, le débat semble de plus en plus polarisé. Est-ce que le dialogue est encore possible selon vous ? Une séquence entre le journaliste Taha Bouhafs et un policier représentant syndical d’Alliance Benoît Baret est très parlante à ce titre…

Déjà, je tiens à remercier Benoît Baret d’avoir accepté de témoigner parce qu’il faut du courage pour le faire. Quand il finit par dire, au sujet de de la séquence violente tournée à l'intérieur d'un Burger King à Paris en décembre 2018, que « ce sont des images choquantes », à l’époque, l’IGPN n’a pas encore rendu ses conclusions. Depuis, la justice a donné raison à Benoît Baret puisque quatre CRS sont dans le viseur de la justice. Certes, le débat reste très polarisé mais si on fait « la paix des braves » même le temps d’un tournage, on se rend bien compte que la discussion est encore possible.

« Je ne suis pas « anti-flic », je suis anti-abus de pouvoir »

Certains policiers, observateurs ou élus vous reprochent par ailleurs d’user d’une rhétorique « anti-flic ». N’avez-vous pas eu parfois le sentiment de contribuer à cette polarisation des débats ?

Je vous mets au défi de trouver une parole haineuse de ma part à l’égard des forces de l’ordre. Je ne suis pas « anti-flic », je suis anti-abus de pouvoir, c’est tout. Pour moi, la beauté du journalisme, c’est d’exercer un contre-pouvoir. S’il s’agit d’accompagner le pouvoir, ça ne m’intéresse pas. Alors oui, je suis dur, je suis radical, mais je ne suis pas du tout dans la haine. Et pour aller au fond des choses, quand on parle de la police, je crois qu’il faut être radical. Radical, ça signifie revenir aux fondamentaux que sont la Déclaration des droits de l’homme ou la pensée de Max Weber. C’est aussi, je crois, refuser ce chantage qui nous est fait en permanence sur ce sujet, et qui consiste à dire « La police ou le chaos ». Je refuse ce chantage, parce qu’il empêche le dialogue et le débat.

Vous évoquiez le nouveau « schéma national du maintien de l’ordre », qui a été présenté par Gérald Darmanin le 17 septembre dernier. Le texte stipule que les journalistes couvrant les manifestations doivent être « titulaires d’une carte de presse, et accrédités auprès des autorités » et que le délit d’attroupement après sommation pourra être reproché aux journalistes présents. Quel regard portez-vous sur cette question ?

C’est extrêmement préoccupant. C’est une façon de « nasser » le débat. Le ministère de l’Intérieur veut nasser le compte rendu de la manifestation de la même manière qu’il veut nasser les manifestants. Le nassage, c’est un coup de pression, ça a été inventé par la police anglaise dans les années 1970 pendant le conflit en Irlande du Nord. Ça revient à dire que des gens vont pouvoir être là et d’autres non.

Pour les journalistes, c’est inquiétant et c’est pour cette raison qu’un recours a été lancé devant le Conseil d’Etat. Mais ce que ça dit aussi, c’est que l’Intérieur voudrait choisir les journalistes et exclure ceux qui n’ont pas de carte de presse et tous les « amateurs ». Or c’est évidemment grâce aux indépendants et aux « amateurs » que le débat a explosé. C’est préoccupant pour les journalistes et pour tous ceux qui veulent faire appliquer l’article 12 de la déclaration des droits de l’Homme, à savoir : « La garantie des droits de l’Homme et du Citoyen nécessite une force publique : cette force est donc instituée pour l’avantage de tous, et non pour l’utilité particulière de ceux auxquels elle est confiée ».

C’est la technologie et les smartphones qui ont précisément permis l’application de cet article 12. « Force publique », cela signifie une police qui agit pour tous, au nom de tous et de façon publique. Or on voit bien la fragilité du gouvernement à ce sujet quand Gérald Darmanin se dit favorable au floutage des visages des policiers ou quand Jean Castex s’en est pris au « 10, 15, 20 % qui, sur les réseaux sociaux, critiquent la police » lors de son grand oral sur France 2. Ce à quoi le présentateur Thomas Sotto lui a répondu : « 20 %, ça fait tout de même 15 millions de personnes et ce n’est pas rien. »