Maintien de l'ordre : Le torchon brûle entre Darmanin et les journalistes

LIBERTE DE LA PRESSE Représentants de la profession et associations dénoncent la publication du schéma national du maintien de l’ordre qui, selon eux, pourrait compliquer davantage le travail des journalistes couvrant les manifestations

Thibaut Chevillard

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Des journalistes filment l'interpellation d'une personne durant une manifestation de ''gilets jaunes'' en 2019
Des journalistes filment l'interpellation d'une personne durant une manifestation de ''gilets jaunes'' en 2019 — AKARIA ABDELKAFI / AFP
  • Dans un rapport publié mardi, Amnesty International dénonce les arrestations de journalistes durant les manifestations de « gilets jaunes ».
  • Alors que le travail des reporters sur le terrain est déjà compliqué, la publication du schéma national du maintien de l’ordre il y a quelques jours suscite des craintes d’une partie de la profession.
  • Le ministre de l’Intérieur a promis de recevoir les représentants de sociétés de journalistes de plusieurs médias. En attendent, le Syndicat national des journalistes et la Ligue des droits de l’homme ont déposé un référé devant le conseil d’Etat.

Couvrir le mouvement des « gilets jaunes » n’a pas toujours été facile. Conspués par moments par les manifestants, nombre de journalistes ont également été interpellés et placés en garde à vue, ou ont «  subi des blessures, semble-t-il infligées par les forces de l’ordre », dénonce Amnesty International dans un rapport publié ce mardi. « La situation est inquiétante », assure à 20 Minutes Anne-Sophie Simpere, responsable de plaidoyer « libertés » au sein de l’organisation. D’autant plus que la  publication récente du schéma national du maintien de l’ordre, « qui contient des dispositions spécifiques pour les journalistes », ne l’aide pas à croire que la situation va s’améliorer sur le terrain.

Ce document est le fruit d’un travail engagé en juin 2019 par Christophe Castaner. A l’époque, une délégation de RSF (Reporter sans frontière) avait déjà fait part à l’ancien ministre de l’Intérieur « de la situation catastrophique sur le terrain », explique à 20 Minutes Pauline Adès-Mével, porte-parole de l’association. Présenté seize mois plus tard par son successeur, Gérald Darmanin, le schéma national du maintien de l’ordre contient « des avancées » non négligeables, estime-t-elle. Il reconnaît la « place particulière des journalistes au sein des manifestations », prévoit la désignation d’un « officier référent au sein des forces de l’ordre » et la mise en place d’un « canal d’échange dédié » avec les journalistes. « Il fallait un échange sur le terrain », salue Pauline Adès-Mével.

« Empêcher les journalistes de rendre compte pleinement des manifestations »

Mais dans sa version actuelle, le schéma national du maintien de l’ordre suscite aussi l’inquiétude d’une grande partie de la profession et de ses représentants. Selon le texte, les journalistes couvrant les manifestations doivent être « titulaires d’une carte de presse, et accrédités auprès des autorités ». Ces professionnels accrédités pourront « porter des équipements de protection, dès lors que leur identification est confirmée ». « Pourtant, l’exercice de la profession de journaliste, définie dans le Code du travail, ne nécessite pas la possession d’une carte de presse », rappellent, dans une tribune publiée dans Libération le 22 septembre, les sociétés de journalistes de nombreux médias – dont 20 Minutes –, qui appellent le ministère de l’Intérieur à « corriger » ce texte.

Autre point de crispation. Le schéma national du maintien de l’ordre souligne « que le délit constitué par le fait de se maintenir dans un attroupement après sommation ne comporte aucune exception, y compris au profit des journalistes ». Pour les sociétés de journalistes signataires, il s’agit d’un « feu vert accordé par le ministre de l’Intérieur aux forces de l’ordre pour empêcher les journalistes de rendre compte pleinement des manifestations, y compris de leurs dispersions ou de leurs dérapages ». « Les journalistes doivent pouvoir observer l’action des forces de l’ordre et rapporter ce qui se passe, y compris au moment de la dispersion, complète Anne-Sophie Simpere. Ils n’ont pas à être traités comme des manifestants car ils ont des missions spécifiques qui relèvent du droit d’informer. »

Référé devant le Conseil d’Etat

Interrogé le 23 septembre sur France Inter, Gérald Darmanin a affirmé qu’il s’agissait d’un « malentendu ». « Il faut qu’on travaille peut-être encore davantage » le texte, a concédé le premier flic de France, qui a promis de recevoir prochainement les représentants des sociétés des journalistes signataires de la tribune publiée dans Libération.

RSF demande aussi au ministre de « clarifier » ces points litigieux, ajoute Pauline Adès-Mével. En attendant, le SNJ (Syndicat national des journalistes) et la LDH (Ligue des Droits de l’Homme) ont annoncé dans un communiqué commun, samedi, avoir déposé un référé devant le Conseil d’Etat, estimant que « la suspension de l’exécution du schéma national du maintien de l’ordre s’impose résolument ».