« Il y a une forme de dégagisme insupportable vis-à-vis des vieux en France », estime Laure Adler

INTERVIEW Dans « La Voyageuse de nuit », l’essayiste dénonce le regard de la société française sur ses aînés et donne des leçons de vie pour bien vieillir.

Propos recueillis par Delphine Bancaud

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Laure Adler
Laure Adler — JfPagaGrasset
  • Dans La Voyageuse de nuit, qui vient de sortir en librairie, l’animatrice et essayiste Laure Adler fustige le traitement infligé à nos anciens, alors que dans d’autres pays, ils sont valorisés et font figure de sages.
  • Malgré ce constat noir, prendre de l’âge peut aussi apparaître comme un privilège, selon l’auteure.
  • Savoir vieillir est aussi un art, que l’on peut cultiver selon elle, grâce à une forme de détachement jubilatoire et des petites joies quotidienne.

Tout le monde y passera, mais personne ne veut en entendre parler. La vieillesse est un sujet passé sous silence en France et les anciens sont invisibilisés et même stigmatisés. C’est le constat de l’animatrice et essayiste Laure Adler dans La Voyageuse de nuit, qui vient de sortir en librairie. Alors que plus de 15 millions de Français ont plus de 60 ans, « on vit dans un pays de vieux qui va devenir de plus en plus vieux et on fait semblant de ne pas s’en apercevoir », dénonce-t-elle. Mais outre cet état des lieux amer, elle décrit aussi la manière dont certains seniors tirent de leur expérience un goût de vivre encore plus intense. Une analyse profonde qu’elle livre à 20 Minutes.

Selon vous « prendre de l’âge est devenue une malchance » aux yeux de la société. Est-ce que cela a toujours été le cas ou le regard sur la vieillesse s’est-il durci ces dernières années ?

La manière dont nous traitons nos vieux s’est aggravée durant les dernières décennies car nous vivons dans une époque qui glorifie le jeunisme. La société française considère l’âge comme un handicap : pour être efficace, il faut être jeune. Et comme les personnes âgées vivent de plus en plus longtemps grâce aux progrès de la médecine, elles sont considérées comme encombrantes pour les familles et pour la société. Elles sont de plus en plus stigmatisées alors que paradoxalement, elles sont de plus en plus nombreuses. Il y a une forme de dégagisme insupportable vis-à-vis des vieux en France.

Pourquoi notre société française malmène-t-elle ses seniors alors qu’ils sont valorisés dans les sociétés africaines et asiatiques ?

Notre pays est régi avant tout par des règles économiques. Et les vieux sont considérés comme inutiles économiquement. Alors même qu’ils forment le tissu du bénévolat, qu’ils constituent le gros du bataillon des aidants. Ils sont au cœur de la cité. Ils ne sont pas en retrait, bien qu’à la retraite. Ce traitement de nos anciens s’explique aussi sans doute parce que la peur de notre propre finitude est intense chez nous. Dans les sociétés africaines et asiatiques, la notion de transmission est davantage valorisée. Le vieux est détenteur de la connaissance, il est aussi le sage et reçoit des signes de distinction. Le Japon, les pays d’Europe du Nord, la Suisse, l’Italie, l’Espagne portent également un beau regard sur les anciens.

Vous soulignez les discriminations à l’embauche qui touchent les Français dès 45 ans. Pensez-vous que les entreprises vont être amenées à revoir leur logiciel d’autant que les différentes réformes repoussent l’âge de départ en retraite ?

Ces discriminations sont d’une absurdité totale. Car beaucoup de seniors sont au sommet de leurs compétences et ont acquis une expérience qu’ils peuvent transmettre aux plus jeunes. Il y a une nécessité politique, économique et psychologique à pouvoir les intégrer ou les réintégrer dans les entreprises. Nicolas Sarkozy a été l’un de ceux qui ont compris que les anciens pouvaient apporter du plus car il avait autorisé les retraités à continuer à travailler. Il a donné le « la » à un mouvement qui peut prendre de l’ampleur dans les années à venir.

Les femmes vieillissantes payent un plus lourd tribut que les hommes, pourquoi ?

Elles touchent tout d’abord de plus petites retraites car elles ont eu des carrières interrompues. Elles subissent aussi plus fortement les diktats de l’apparence, sont considérées comme périmées et sont mises au ban du désir, alors que beaucoup d’entre elles sont encore belles. Elles n’ont plus le droit d’être regardées. D’autant que ces dernières années, les réseaux sociaux ont imposé le modèle de la femme bimbo de 20 ans, censé représenter la beauté idéale. La jeunesse est une injonction et les corps galbés et conformistes reflètent les canons les plus éculés de la virilité. Les femmes vieillissantes subissent cette violence quotidienne.

Vous écrivez « l’amour physique est bien plus efficace que tous les liftings ». Mais la sexualité à un âge avancé semble toujours aussi taboue dans notre pays. Pourquoi ?

En France, on est très précautionneux sur le sujet en comparaison avec d’autres pays d’Europe du Nord par exemple, où l’on a « le droit » de tomber amoureux et de faire l’amour vieux. Cela s’explique par l’archaïsme de nos représentations, comme en témoigne l’expression « vieillard lubrique ». Comme si tous les vieux étaient lubriques. Et les femmes âgées ayant une sexualité sont renvoyées au fantasme moyenâgeux de la sorcière dévorée par son sexe. Et même si des sites de rencontres pour seniors ont fleuri ces dernières années, les personnes qui s’y rencontrent n’osent pas en parler à leur entourage. Elles craignent d’être réprouvées par leurs enfants qui veulent les enfermer dans l’image de la mamie ou du papy gâteau.

Les personnes âgées vont-elles se rebeller collectivement face à ces mises à l’écart ?

Elles constituent une force muette qui pour l’instant ne se manifeste pas, mais le mouvement est en train de s’inverser. Car la société est arrivée à un point de bascule et va être obligée de changer de braquet. Nous ne sommes collectivement plus prêts à supporter l’intolérance, le communautarisme qu’il soit de classe sociale ou générationnel. C’est aussi des jeunes que va venir la révolution de l’intégration des différentes générations. Car ils ne sont pas prêts non plus à accepter que leurs aînés soient mis au ban de la société. Pour preuve : pendant le confinement quand les anciens étaient très isolés, les jeunes leur ont porté secours, ont fait leurs courses. Et ils en ont tiré du bonheur.

Vous écrivez « l’âge est un sentiment non une réalité » Pensez-vous que nous ayons tous l’impression d’avoir 10 ans de moins ?

Oui on a tous 10 ou 15 ans de moins, car nos parents n’avaient pas notre apparence à notre âge. Parce que la médecine a fait des progrès, qu’on fait du sport, qu’on a une meilleure alimentation. Comme on se sent bien et pas dans la peau d’une vieille mémé cacochyme, on s’habille comme avant, on a une forme de flamboyance. On ne veut pas donner une impression de vieux décatis. Et on promet à nos enfants d’être autonomes pour ne pas leur faire porter le poids de notre vieillesse. L’âge n’implique pas forcément d’être sérieux ou ennuyeux. On ne veut pas être confiné dans un placard dans lequel on serait réduit à lire des histoires à nos petits-enfants le soir. On a envie de voyager, d’éprouver du plaisir, de se cultiver, de voir des amis. Et de plus en plus de seniors passent des diplômes car ils veulent profiter de ce qu’ils sont capables de faire et ont le désir de vivre.

Le fait de ne pas accepter son âge est-il toujours un facteur de souffrance ?

Lutter obstinément contre la vieillesse est un combat perdu d’avance. D’ailleurs la mode de la chirurgie esthétique est en train de perdre du terrain. Faire du sport et s’occuper des autres sont les meilleurs médicaments pour bien vieillir. Quand on accepte son âge, on se dit que vieillir est sans doute une chance. Car c’est un privilège de vivre des choses que vos amis décédés ne pourront jamais vivre.

L’âge peut aussi renforcer la joie de vivre selon vous, comment ?

On passe notre vie à se demander de quelle manière on est perçu par les autres et si on rentre dans les clous. Or, en vieillissant, on est moins obsédé par les apparences sociales. Les gens que nous avons désespérément aimés et qui ne nous le rendent pas, on s’y attarde plus. On va davantage vers les personnes avec lesquelles il y aura une réciprocité. On est moins dans les illusions.

De quoi est-on débarrassé en vieillissant ?

Quand on atteint un certain âge les jours sont comptés. Nous avons tendance à lire le passé avec davantage de bienveillance. Une sorte de paix intérieure s’opère. On sait de plus en plus ce qui est important pour soi et on s’y dirige davantage. J’éprouve du bonheur à marcher dans la nature et à écouter de la musique par exemple et je fais en sorte de me consacrer davantage à ses activités. Peut-être que le bonheur est plus intense maintenant car je trouvais qu’il était normal avant. Désormais je le considère comme moins évident donc je le savoure plus.

Vous dressez le portrait de personnalités qui ont bien su vieillir comme Stéphane Essel, Agnès Varda…. Quel était leur point commun ?

Le désir de vivre. Ils ont tous traversé des grandes souffrances, ils ont été très courageux. Cela a forgé leur caractère et ils ont été vers leur chemin à eux, en choisissant la joie de vivre, en se moquant de ce que les autres pensaient d’eux.

*La Voyageuse de nuit, PaLaure Adler, Grasset, 19 euros.