Coronavirus : Se dirige-t-on vers une fronde des collectivités face aux mesures gouvernementales ?

DESOBEISSANCE Jamais les mesures gouvernementales n’avaient été autant critiquées au sein des « territoires ». Au point d’aller jusqu’à la fronde des collectivités contre l’exécutif ?

Jean-Loup Delmas

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Manifestation à Marseille contre les nouvelles mesures gouvernementales
Manifestation à Marseille contre les nouvelles mesures gouvernementales — Fabien Dupoux/SIPA
  • Ce mercredi, Olivier Véran, ministre de la Santé, a annoncé de nouvelles mesures restrictives s’appliquant seulement dans des villes et départements bien précis.
  • Des mesures qui ont été très mal vécues à l’échelle locale, voire carrément contestée. Jamais auparavant les mesures sanitaires n’avaient connu un tel niveau de réprimande.
  • Risque-t-on d’aller jusqu’à une fronde des collectivités et une désobéissance civile majeure ?

La fissure entre l’exécutif et les fameux « territoires » est-elle consommée ? Rarement les mesures sanitaires gouvernementales n’ont semblé aussi impopulaires, ni autant remises en cause et contestées que depuis les annonces ce mercredi d’Olivier Véran. Protestation des restaurateurs à Nice, incompréhension à Paris, manifestation à Marseille… Ce vendredi, Samia Ghali, adjointe à la mairie de Marseille, a déclaré sur BFM TV que la police municipale de la ville ne verbaliserait pas les restaurants ou les bars restant ouvert malgré l’interdiction.

Faut-il craindre une scission des collectivités et une fronde des régions face à l’exécutif ? Assisterons-nous bientôt à la création de la République autonome de Marseille ou la fondation de la Nice indépendante ? Philippe Laurent, maire de Sceaux et secrétaire général de l’Association des maires de France (AMF), tempère nos ardeurs révolutionnaires : « On ne compte pas manifester devant l’Elysée ou Matignon, ni sortir les fourches. On est juste amer de constater que des annonces aussi lourdes ont été prises sans la moindre rencontre avec les maires ou des associations d’élus. »

Une décentralisation vers les préfets et non les maires

Loin de vouloir guillotiner Jean Castex, le secrétaire général assure que les demandes des élus locaux ne sont pas si surréalistes : « Dans une crise comme celle-ci, une parole unique avec une seule et même personne qui parle systématiquement, par exemple le Premier ministre. Ensuite, nous souhaitons que les élus concernés soient informés de manière permanente de l’évolution des mesures, et tout comme il existe un comité de défense, que l’exécutif créé un comité avec les maires de France pour nous consulter chaque semaine. »

Demandes réalistes ou non, la colère gronde. Et si l’idée que des mesures spécifiques à l’échelle territoriale passeraient mieux car semblant plus adaptées, c’est tout l’inverse qui se produit. Déjà à cause de ce fameux manque de concertation : « La décentralisation de l’exécutif n’a pas eu lieu. On découvre que quand le Premier ministre parlait des territoires, il parlait des préfets et non pas des maires », peste Philippe Laurent.

Vers la désobéissance civile ?

Ensuite, parce que dans une nation aussi centralisée que la France, l’idée que seuls certains subissent des contraintes et non pas tout le monde passe mal. Stéphane Rozès, président de Conseils, analyses et perspectives (CAP), détaille : « Contrairement aux autres pays, l’imaginaire français n’envisage la France que comme homogène et unifiée, et donc ne sont acceptées que des mesures à caractère globale et nationale. » A fortiori dans certaines villes qu’on ne nommera pas mais avec une équipe championne d’Europe en 93, « et qui se sont construites dans une sorte d’intériorisation, de paranoïa contre Paris », précise-t-il.

Toute la question est de savoir jusqu’où cette colère va gronder. Stéphane Rozès ne nie pas le risque d’une désobéissance civile majeure, « d’autant plus que pour beaucoup de professionnels, c’est une question de survie, et l’Etat n’est pas clair sur comment et jusqu’à où il accompagnera et compensera les pertes. Les commerçants peuvent de plus compter sur leur soutien massif de leurs clients, qui les suivront probablement en cas de refus d’appliquer les mesures. »

Plus de dialogue, moins de catastrophes

Interrogé sur le cas Samia Ghali, Philippe Laurent rappelle l’ambiguïté de la situation. D’un côté, il y a obligation d’appliquer les mesures, et une décision contraire est « passible de répression », mais c’est bien aux élus locaux de déterminer les priorités de la police, et donc ce qu’elle contrôle – ou non – avec le plus de véhémence. « A terme, on risque l’éclatement du pays, avec des décisions de plus en plus impopulaires et mal appliquées ».

Mais rassurez-vous, nos deux intervenants l’assurent, il ne s’agit ici que du scénario le plus apocalyptique, et en réalité, le binôme voit une solution claire au problème : une meilleure communication et plus de dialogue.

Pour Stéphane Rozès, afin d’éviter « une désobéissance civile et sanitaire », rien que ça, il faut que l’exécutif reprenne les choses en main et mette les élus locaux autour de la table et leur explicite les critères d’évaluation et les mesures. « Que le gouvernement soit clair, déjà avec lui-même, ensuite avec les élus des collectivités, et je suis sûr que tout ira bien », nous remonte-t-il le moral : « Les maires ne sont pas des dissidents, ils veulent simplement comprendre. Mieux expliquées, les mesures seront mieux appliquées. »

Et même mieux respectées selon Philippe Laurent. Le secrétaire général de l’AMF note que la parole de l’Etat est de moins en moins reconnue et décrédibilisé en ce qui concerne la crise sanitaire : « Être accompagnées et rejoints par les élus locaux rendrait les mesures moins impopulaires, mieux comprises et la population y adhérerait plus. En voulant nous exclure du dialogue, l’Etat se dessert lui-même et dessert la lutte contre le coronavirus. »