Suicide d’une directrice d’école : Un an après la mort de Christine Renon, « rien n’a changé, c’est même pire »

MATERNELLE Dans une lettre écrite avant de se suicider, elle dénonçait la difficulté de son métier, un constat partagé par plusieurs collègues

20 Minutes avec AFP

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Hommage à Christine Renon, à Pantin le 3 octobre 2019.
Hommage à Christine Renon, à Pantin le 3 octobre 2019. — GEOFFROY VAN DER HASSELT / AFP

Le samedi 21 septembre 2019, Christine Renon, directrice de maternelle à Pantin, se donnait la mort dans son école en laissant une lettre dénonçant la dégradation de ses conditions de travail. Samedi, une marche « contre l’oubli » doit avoir lieu en sa mémoire mais un an après cet « acte politique », « rien n’a changé, c’est même pire », déplorent ses collègues.

Le lendemain de la découverte du corps de l’enseignante de 58 ans dans l’atrium de l’école Méhul, Nathalie Ollivier, elle aussi directrice dans cette ville populaire de Seine-Saint-Denis, s’est « effondrée en larmes » en ouvrant son courrier. Elle a été une des premières à recevoir la lettre à en tête de l’Education nationale envoyée par Christine Renon, le jour de sa mort, aux 25 directeurs d’école de Pantin et à l’inspecteur. Trois pages détaillant la « solitude », le « stress » et l’accumulation de tâches administratives chronophages qui ont eu un écho national.

Trois alertes pour « souffrance au travail »

« Nous nous sommes tous reconnus », se souvient Nathalie Ollivier. Un an plus tard, elle a quitté Pantin pour devenir adjointe au chef d’établissement d’un collège. « J’adore ce métier mais je ne pouvais plus le faire », dit-elle. Après le suicide de Christine Renon, décrite par ses collègues comme « solaire » et « hyper-investie », des milliers d’enseignants avaient manifesté dans plusieurs villes de France. Le ministre de l’Education Jean-Michel Blanquer avait alors promis de « faire évoluer leur statut ».

Malgré la reconnaissance de la responsabilité de l’administration dans ce suicide et un rapport qui a admis des dysfonctionnements à Pantin, les « mesures » promises par le ministre se font attendre. En juin dernier, en « burn-out » après la gestion chaotique de la crise sanitaire, trois directrices de Pantin ont fait remonter à leur hiérarchie une « fiche d’alerte » pour souffrance au travail. « A la fin de l’année, des directrices pleuraient tous les jours », raconte l’une d’elles.

Un manque de « reconnaissance institutionnelle »

« On a espéré que ça allait bouger. Mais rien n’a changé, on a même chargé la mule : on vient de nous rajouter une application avec des données à faire remonter pour le Covid », souffle Sandrine Delmas, qui travaille plus de 50 heures par semaine. A 54 ans, directrice à Pantin depuis près de vingt ans, elle aussi « adore son métier » mais confie « se questionner sur l’idée de continuer ou pas ».

« On va nous donner une prime de 400 euros mais ce qu’on veut c’est une reconnaissance institutionnelle. Aujourd’hui, nous n’avons pas le statut de cadre alors que nous avons des responsabilités et des missions similaires aux personnels de direction du second degré », explique-t-elle. Elle voit dans le geste terrible de sa collègue « un acte politique, conscient ou non ». « Même si rien ne vaut qu’on donne sa vie, elle s’est sacrifiée pour nous, donc nous devons continuer le combat », dit-elle.

« Je suis perdu »

Après sa mort, les directeurs ont mis en place un groupe Whatsapp. Pour pouvoir dire « je ne sais pas quoi faire, je suis perdu », décrit son collègue Thomas Bobillot, « dans nos bureaux, on est seuls face à des enfants en difficulté et des parents pas faciles ». Et face à des enseignants à accompagner. La Seine-Saint-Denis, qui cumule les difficultés, est aussi le département qui compte la plus forte proportion de contractuels (non formés) et de débutants.

Thomas Bobillot se souvient de la dernière réunion où il était assis à côté de Christine. « L’inspecteur a énuméré les nouvelles tâches administratives et elle a dit "y en a marre de tout ça" ». « Rien n’a changé de la charge qui pèse sur les directeurs d’école », constate l’un d’eux, Christian Fagny.

Directeur depuis vingt-neuf ans, il déplore la suppression de l’aide administrative dont il bénéficiait auparavant pour gérer son école de 365 élèves, classée en REP (Réseau d’éducation prioritaire). « Avec le Covid, on en est au 6e ou 7e protocole sanitaire, on ne compte même plus ». Il espère des négociations qui doivent s’ouvrir « une nette amélioration de la fonction en allégeant les tâches administratives ». A un an de la retraite, il s’inquiète : « on va bientôt avoir du mal à trouver des directeurs ».