Immigration : « Un plan qui réutilise les recettes qui ne fonctionnent pas… » La réforme de l’asile dans l’Union européenne, un coup pour rien ?

AUX FRONTIERES DE L'EUROPE Très attendue, la nouvelle feuille de route sur la gestion de l’immigration en Europe « réutilise les mêmes recettes qui ne fonctionnent pas », selon un chercheur

Lucie Bras

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Un homme assis sur ses affaires après l'incendie du camp de Moria, en Grèce, le 14 septembre 2020.
Un homme assis sur ses affaires après l'incendie du camp de Moria, en Grèce, le 14 septembre 2020. — ANGELOS TZORTZINIS / AFP
  • La Commission eurpéenne a présenté ce mardi son projet de réforme de l’asile dans l’Union, qui vise à améliorer la gestion de l’immigration sur le continent.
  • Ce nouveau système doit remplacer le règlement Dublin, clé de voûte du système actuel, qui a cristallisé les tensions.
  • Mais cinq ans après la crise des réfugiés de 2015, si les mots ont changé, les idées sont les mêmes, estiment deux experts interrogés par 20 Minutes.

Plusieurs semaines après l’incendie du camp de Moria en Grèce, alors que les bateaux humanitaires patrouillent à nouveau au large des côtes européennes, la réforme de l’asile dans l’Union européenne était très attendue. Sa présentation, prévue en mars et décalée à cause de l’épidémie de coronavirus, a eu lieu ce mardi. A la clé, une volonté de consensus entre les 27. Au risque de ne satisfaire personne ?

Parmi les principales mesures annoncées par l’équipe de la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen : l’obligation de solidarité dans l’UE. Si cette mesure entre en vigueur, tous les pays devront participer à la gestion de l’immigration, soit par un accueil de migrants, soit, et c’est nouveau, par une « aide au retour », un soutien financier pour renvoyer les migrants dans leur pays. « C’est un cadeau à Victor Orbán [le président hongrois, anti-immigration] qui sera tout heureux de faciliter les expulsions », tranche François Gemenne, chercheur belge spécialiste des flux migratoires et auteur du livre On a tous un ami noir (Fayard, 2020).

« Dublin est toujours là »

Il faut dire que le groupe de Visegrad (Pologne, Hongrie, République tchèque, Slovaquie) refuse formellement d’accueillir son quota de migrants, décidé en 2015. La contrainte « ne marche pas », a réaffirmé mardi le chancelier autrichien, le conservateur Sebastian Kurz. Bruxelles se place donc dans le consensus : « La Commission n’avait pas d’autre choix, elle était dans une impasse, le projet élaboré en 2015 après la crise migratoire était complètement bloqué », analyse Virginie Guiraudon, directrice de recherche au CNRS et spécialiste des politiques migratoires.

Autre tentative de déblocage : l’abandon du « règlement Dublin ». C’est le nom de cette loi européenne qui stipule que chaque pays est responsable des migrants entrés sur son sol. Une mesure qui pèse lourd sur les Etats situés aux portes de l’Europe comme la Grèce ou l’Italie. Pour Virginie Guiraudon, ce discours a au moins eu « l’originalité d’acter que Dublin n’a jamais fonctionné ».

Désormais, le pays responsable de la demande pourra être celui où un migrant a des liens familiaux, où il a travaillé ou étudié, ou alors le pays lui ayant délivré un visa. Sinon, les pays de première arrivée resteront chargés de la demande. Ce qui fait dire à François Gemenne : « Le plan dit qu’on se débarrasse de Dublin. Ce n’est pas vrai du tout, c’est toujours là. »

Faire de l’Europe « une forteresse »

Ainsi, la nouvelle feuille de route prévoit des contrôles « rigoureux » et la présence de camps d’enregistrement dans des pays tiers aux frontières de l’Europe, comme la Libye ou la Turquie. « On va multiplier les camps en zone frontalière. On va créer d’autres Moria », prédit le chercheur. L’objectif, pour l’Europe, est d’écarter plus rapidement les migrants jugés peu susceptibles d’obtenir le statut de réfugié, dont le traitement sera accéléré.

« C’est un plan qui va réutiliser les mêmes recettes qui ne fonctionnent pas : pas de politique commune, mais plus de surveillance et plus de fermeture. Quand on ne parvient pas à se mettre d’accord, on essaie plutôt d'empêcher les migrants d’entrer », résume-t-il. « C’est purement un habillage. C’est le discours d’un vendeur de voitures qui essaie de faire passer une voiture qui a 100.000 km pour une voiture neuve. Ça poursuit exactement la même logique de fuite en avant et de faire de l’Europe une forteresse. »

Virginie Guiraudon renchérit : « C’est comme un repackaging. Il y a un changement de vocabulaire, on n’utilise plus les mêmes mots. Sinon rien de nouveau sous le soleil : ce sont les mêmes priorités qu’avant : la coopération avec des pays tiers, le renforcement des retours, ce sont des idées formulées depuis les années 2000 », poursuit-elle.

Une attente interminable

Les deux spécialistes espéraient un plan plus ambitieux. Avec des mesures comme « la mise en place de voies sûres vers l’Union européenne, pour s’affranchir des passeurs », explique François Gemenne. Ou la création « d’une Agence européenne de l’asile pour harmoniser les critères, et éviter d’avoir 27 régimes différents, comme c’est le cas aujourd’hui », ajoute-t-il. Virginie Guiraudon évoque de son côté « la reconnaissance mutuelle entre Etats des décisions en matière d’asile ou une harmonisation des critères, qui reste un vœu pieux. »

Pendant ce temps, 12.000 personnes attendent encore d’entrer en Europe dans un camp reconstruit à la hâte après l'incendie à Moria. Et des milliers d’autres encore dans d’autres régions du monde. « Il y a un décalage gigantesque entre l’inertie du processus de décision européen et le fait que des gens attendent pendant des mois, voire des années, sans statut », estime la chercheuse. Un temps que les migrants n’ont pas. « Ils ne peuvent pas attendre trois ans encore », conclut Viriginie Guiraudon, qui appelle à des « décisions plus rapides ».