Migrants : « On nous empêche de sauver des vies », le coup de gueule de SOS Méditerranée

INTERVIEW Sophie Beau, cofondatrice de SOS Méditerrannée, s’agace de voir les associations humanitaires être bloquées dans leurs actions, alors que la situation des migrants en Méditerranée s’est dégradée selon elle

Propos recueillis par Mathilde Ceilles

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Sophie Beau, ici devant l'Ocean Viking, est la cofondatrice de SOS Méditerranée
Sophie Beau, ici devant l'Ocean Viking, est la cofondatrice de SOS Méditerranée — CLEMENT MAHOUDEAU / AFP
  • L’association SOS Méditerranée, célèbre pour son Aquarius qui sauve des migrants en mer, fête ces cinq années d’existence.
  • Cet anniversaire se fait dans un contexte toujours aussi tendu en Méditerranée, ce qui désole sa cofondatrice Sophie Beau.

Il y a cinq ans, Sophie Beau et Klaus Vogel fondaient l’association européenne SOS Méditerranée afin de venir en aide aux migrants qui mourraient en mer. Cinq ans plus tard, l’association, dont le siège se situe à Marseille, organise une soirée de solidarité et de soutien ce samedi, afin de pouvoir continuer à mener leurs missions à bien.

Interrogée à la veille d’un appel du Alan Kurd, un bateau humanitaire qui a décidé de faire route vers Marseille avec 125 migrants à bord, après plusieurs jours bloqués en Méditerranée, Sophie Beau se désespère de voir la situation s’aggraver et les cadavres des migrants morts en mer ​toujours aussi nombreux.

Quand vous avez créé l’association il y a cinq ans, pensiez-vous toujours être là, cinq ans après ?

Non. Quand on a créé en 2015 SOS Méditerranée, c’était une mobilisation citoyenne pour faire face à la défaillance des Etats. On s’est dit qu’il fallait faire quelque chose, il y avait une urgence à agir, à partir d’une indignation citoyenne partagée de se dire qu’aux portes de notre mer à tous, des gens se noient. On n’avait pas du tout d’échéance en tête, et c’est dur de se dire qu’après cinq ans et 31.799 personnes sauvées, la défaillance des Etats n’a pas cessé et le contexte s’est même détérioré. On savait que ce serait difficile, mais la situation est encore plus critique aujourd’hui. Cinq ans après, en Méditerranée, c’est encore plus le vide et le chaos. C’est désespérant.

Pourquoi ?

Depuis avril, cinq navires humanitaires ont été bloqués par les autorités italiennes, dont le nôtre, l’Ocean Viking, bloqué depuis deux mois. Aujourd’hui, ce qui est terrible, c’est qu’on nous empêche de faire notre travail de sauveteur. On nous reproche de ne pas remplir des normes de sécurité qu’on passait sans problème il y a quelques mois. On prend des prétextes administratifs pour nous empêcher de sauver des vies. Les navires européens ont déserté la zone pour ne pas être impliqués dans un sauvetage. Les garde-côtes italiens ont de plus transféré leurs responsabilités sur les gardes-côtes libyens, qui n’ont pas du tout pris le relais. Au contraire, il y a une grande porosité entre eux et les trafiquants d’êtres humains.

C’est une spirale sans fin et la crise humanitaire en Méditerranée ne finit pas. Des gens continuent de traverser, malgré ce contexte, et on ne sait pas exactement combien meurent en mer. Selon l’organisation internationale des migrations, on compte au total 604 morts depuis le début de l’année 2020, mais ça peut être beaucoup plus. Aussi, on a toujours autant besoin des dons pour affréter nos navires. On a besoin du soutien des citoyens.

Comprenez-vous qu’il y ait un débat politique autour de vos sauvetages ?

Ce n’est pas un débat politique ! C’est l’application du devoir d’assistance en mer. Il n’y a rien de politique. C’est une question politisée par les Etats mais il n’y a aucun débat dans le cadre du droit. Quand une personne est danger de mort en mer, on a obligation de lui porter assistance. Ne pas le faire serait criminel en revanche. Ça relève du droit pénal. Ce qui est vraiment honteux, c’est de voir cette obligation être dévoyée par les Etats européens sur fond de distension au sujet de la politique migratoire européenne. Et qu’à cause de cela, on sacrifie des vies.