Tenue vestimentaire au lycée : « L’école n’est pas un espace de complète liberté », selon l’historien Youenn Michel

INTERVIEW Youenn Michel, historien de l’éducation à l’Université de Caen, analyse le débat qui court sur les « tenues correctes » exigées dans certains collèges et lycées

Propos recueillis par Delphine Bancaud

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NANTES, le 14/05/2014 - Des lycéennes en jupes devant le lycée Clémenceau
NANTES, le 14/05/2014 - Des lycéennes en jupes devant le lycée Clémenceau — Fabrice Elsner / 20 Minutes
  • Sur les réseaux sociaux, des lycéennes et collégiennes protestent contre la « tenue correcte » exigée par la plupart des règlements des établissements, qu’elles estiment sexistes.
  • Jean-Michel Blanquer a prôné ce lundi « une tenue républicaine », quitte à mettre le feu aux poudres.
  • Les débats sur ce sujet ont été plus ou moins vifs selon les époques, en fonction des enjeux sociétaux du moment, analyse Youenn Michel, historien de l’éducation à l’Université de Caen.

Le débat n’en finit pas. Ce lundi, le ministre de l’Education, Jean-Michel Blanquer, a encore réagi au mouvement des collégiennes et lycéennes opposées à l’interdiction de certaines tenues jugées « indécentes ». Sur RTL, il a appelé les élèves à venir « à l’école habillé d’une façon républicaine ». Vendredi, Emmanuel Macron s’était également exprimé sur le sujet, appelant au « bon sens » les familles et les équipes éducatives.

Comme le contrôle des tenues vestimentaires relève des règlements intérieurs de chaque établissement, il arrive régulièrement que le port d’un short, d’un jogging, d’un débardeur ou d’un jean troué soit interdit par un chef d’établissement. Et que cette décision suscite un tollé chez ses élèves, comme le rappelle Youenn Michel, historien de l’éducation à l’Université de Caen.

La tenue vestimentaire des élèves a-t-elle fait débat à toutes les époques ?

C’est arrivé souvent, car les adolescents sont en pleine construction de leur identité, qu’ils affirment aussi par leur tenue. Et lorsque celle-ci n’est pas admise par l’institution scolaire, ils n’hésitent pas à se révolter contre elle. Les débats sur ce thème ont été plus ou moins vifs selon les périodes, en fonction des enjeux sociétaux du moment. Ils l’ont notamment été après mai 1968, car le fait que les jeunes femmes portent des pantalons n’est pas passé comme une lettre à la poste dans les établissements. Or, le fait de porter un pantalon était un combat féministe visant à davantage d’égalité entre les sexes.

Quelles sont les tenues qui entraînent actuellement le plus de contestations de la part des chefs d’établissement ?

Celles qui tendent vers une hypersexualisation des élèves et celles qui découlent de pressions communautaires.

Est-ce toujours les tenues portées par les jeunes filles qui sont remises en cause ?

Non, car dans les années 1970, l’apparence physique des garçons était aussi un sujet de débat : ceux qui avaient les cheveux longs ou qui portaient des casquettes. Sous le Second empire, les élèves barbus étaient aussi montrés du doigt par l’institution scolaire, car la barbe était considérée comme un signe d’anarchisme politique.

Reste que ces dernières années, ce sont les affaires concernant les tenues des jeunes filles qui ont été le plus médiatisées. Je ne crois pas pour autant que les proviseurs et les principaux qui interdissent telle ou telle tenue le fassent dans un esprit sexiste. Tout d’abord parce que la majorité d’entre eux sont des femmes et si elles interdisent certaines tenues, ce n’est pas pour brider la liberté vestimentaire des élèves. Mais c’est souvent pour les protéger d’éventuels risques de harcèlement.

Les élèves à qui l’ont interdit le port d’un vêtement le vivent comme une privation de liberté…

Mais l’école n’est pas un espace de complète liberté. « La liberté, c’est de comprendre les règles », comme le disait Emile Durkheim. Et le rôle de l’école est aussi de préparer les jeunes au monde du travail, en les invitant à porter des tenues neutres.

Le débat sur la tenue vestimentaire d’un élève n’est-il pas aussi un marqueur de la couleur politique du ministre de l’Education en place ?

Le fait qu’une personnalité politique soit de droite ou de gauche ne l’empêche pas de monter au créneau sur le sujet. D’ailleurs en 2003, Ségolène Royal, alors députée socialiste des Deux-Sèvres, proposait d’interdire le port du string dans les établissements. Et c’est souvent les opposants politiques d’un ministre de l’Education qui font monter la polémique sur les tenues vestimentaires des élèves pour le ringardiser s’il défend le principe d’une forme de neutralité de l’habillement.

Le fait que chaque établissement possède son propre règlement intérieur et sa propre définition de la « tenue correcte » n’aboutit-il pas à un flou sur cette question ?

Je ne pense pas. Il serait impossible de rédiger un règlement intérieur commun à tous les établissements en entrant trop dans les détails. On ne va pas commencer à mesurer la longueur d’une jupe, ce serait aberrant. Et d’ailleurs, la plupart du temps, les désaccords sur les tenues se règlent facilement autour d’une discussion entre les deux parties.