Gendarmerie : « Je voulais replacer les victimes au cœur des affaires criminelles médiatiques »

INTERVIEW Retraité de la gendarmerie, le général David Galtier publie une livre dans lequel il revient sur quarante ans d’enquêtes et d’affaires criminelles

Propos recueillis par Thibaut Chevillard

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David Galtier à Paris le 17 septembre 2020
David Galtier à Paris le 17 septembre 2020 — Thibaut Chevillard
  • Le général David Galtier a passé quarante ans au sein de la gendarmerie.
  • Une longue carrière durant laquelle il a travaillé sur des affaires criminelles très médiatiques.
  • Dans un livre publié ce jeudi, celui qui s’est lancé en politique à Marseille explique comment les enquêteurs ont travaillé sur ces dossiers et raconte comment la mission de police judiciaire a évolué au sein de la gendarmerie.

Le général David Galtier a passé quarante ans au sein de la gendarmerie. Et au cours de sa carrière, le militaire a travaillé sur les affaires criminelles les plus médiatiques : l’assassinat du petit Grégory, l’arrestation d’Omar Raddad, le meurtre d' Elodie Kulik

Dans un livre, publié chez Robert Laffont*, celui qui s’est lancé récemment en politique à Marseille explique comment les enquêteurs ont traité ces dossiers et raconte l’évolution de la mission de police judiciaire au sein de la gendarmerie.

Pourquoi avez-vous ressenti le besoin d’écrire ce livre ?

Ma famille me l’a demandé, car lors de mes trente-sept années de service au sein de la gendarmerie, je lui parlais assez peu de ce qui se passait. Je devais donc expliquer à mes proches à quoi j’avais passé tout ce temps, pourquoi c’était si long de résoudre des affaires, si prenant. Je voulais aussi, à travers ce livre, remercier et rendre hommage à tous ces gendarmes et enquêteurs que j’ai croisés et qui m’ont appris le métier, m’ont aidé.

Enfin, j’ai été marqué, au cours de ma carrière, par des affaires assez terribles et difficiles. A chaque fois, j’ai essayé de me rapprocher des familles des victimes. Je voulais aussi, à travers cet ouvrage, replacer les victimes au cœur de ces affaires, car on parle souvent des auteurs mais pas suffisamment d’elles et de leurs proches.

Le premier chapitre porte sur l’affaire Grégory. Une affaire, dites-vous, qui a « meurtri » la gendarmerie. Quelles leçons en a-t-elle tirées ?

Cette affaire a marqué un tournant dans l’histoire de la police judiciaire de la gendarmerie. Il faut replacer les choses dans leur contexte : si la critique est aisée, il faut se rappeler des moyens dont disposaient les enquêteurs à l’époque. La génétique était inconnue, les fichiers étaient balbutiants…

En revanche, l'affaire Grégory a permis à la hiérarchie de la gendarmerie de prendre conscience des absences, des besoins, des manques. Il était nécessaire que la mission de police judiciaire monte en puissance au sein de l’institution. Elle a donc développé des moyens de recueil de preuves, la police technique et scientifique [la PTS], a créé l'IRCGN [Institut de recherche criminelle de la gendarmerie nationale], a modifié son organisation pour apporter aux enquêteurs les moyens dont ils avaient besoin pour résoudre les affaires criminelles.

Des années après l’affaire Grégory, les progrès réalisés par les gendarmes en matière de PTS ont permis d’identifier l’un des meurtriers d’Elodie Kulik…

Pour le coup, le capitaine Emmanuel Pham Hoai, affecté à l'époque à l’IRCGN, a fait un travail remarquable ! Il était impossible de trouver dans le Fnaeg [le Fichier national automatique des empreintes génétiques] un ADN compatible à 100 % avec la trace retrouvée sur la victime dix ans plus tôt. Mais il a pensé qu’un l’était peut-être à 50 %. Il pourrait alors s’agir d’un parent du meurtrier. Mais à l’époque, cette technique était interdite.

Il a fallu attendre deux ans de plus pour réaliser ce travail. Les enquêteurs ont ainsi découvert un ADN proche de celui du violeur de la jeune femme. Cet homme avait deux enfants : l’un était trop jeune pour être l’auteur. L’autre, qui était décédé, correspondait en revanche. Par la suite, on a utilisé cette technique pour résoudre d’autres affaires, notamment pour identifier Inass [une petite fille dont le corps avait été découvert en août 1987 sur l'A10, dans le Loir-et-Cher] et retrouver ses parents.

Plusieurs années après la mort d’Elodie Kulik, un suspect a été identifié grâce à son ADN, et un autre a été condamné par la justice. Mais toutes les affaires ne connaissent pas cette fin…

La gendarmerie traite chaque année la moitié des homicides commis en France. Environ 80 % d’entre eux sont élucidés. Quant aux autres, ils ne faisaient pas, à l’époque, l’objet d’un suivi au niveau national. J’ai donc mis en place, quand j’ai pris la tête de la SDPJ [Sous-direction de la police judiciaire], la base Shom [synthèse des homicides non élucidés].

Nous, gendarmes, avons à cœur de ne rien lâcher, c’est un peu la marque de fabrique des Pandores. Nous devons un minimum d’engagement aux proches des victimes. Le père d’Elodie Kulik, qui a connu de nombreux malheurs, a tenu car il avait l'espoir de voir les coupables retrouvés et condamnés.

Vous évoquez aussi, dans le livre, le terrorisme. Comment ce phénomène a-t-il évolué depuis vos débuts en 1982 ?

Nous sommes passés d’un terrorisme « centralisé », avec des groupuscules qui étaient connus et suivis discrètement, à un terrorisme « décentralisé », avec des gens de tout profil qui se radicalisent rapidement sans avoir été détectés par leur proches.

A mes débuts, les gendarmes étaient assez peu associés aux enquêtes, si ce n’est par les renseignements que nous fournissions à la DST ou aux RG. Mais nous n’étions pratiquement jamais saisis sur les affaires de terrorisme, sauf sur celles qui concernaient les séparatistes corses ou le PKK. Avec le temps, les magistrats ont évolué et saisissent de plus en plus les gendarmes.

D’autre part, il faut pouvoir être très réactif, intervenir rapidement… Nous avons montré que nous étions capables de traquer les terroristes sur le territoire car nous sommes mieux positionnés que d’autres services pour le faire. On nous reproche parfois d’être un peu « visibles » avec l’emploi d’hélicoptères, la mise en place de barrages… Mais ce n’est pas toujours inutile, surtout quand la menace est prégnante et immédiate, comme avec les frères Kouachi.

La gendarmerie, soulignez-vous, est très à la pointe sur la lutte contre la cybercriminalité. Comment l’analysez-vous ?

Trafics de stupéfiants, de médicaments… On trouve de tout sur Internet. La gendarmerie a été sensibilisée au domaine cyber dès les années 1980, par le biais d’affaires de pédophilie sur le Net. Il s’agissait des premiers ordinateurs et nous avons dû trouver des moyens pour trouver des preuves dans ces machines. Cela a permis à bon nombre d’enquêteurs de se spécialiser dans ce domaine. Aujourd’hui, cette expérience permet à nos unités spécialisées de piloter des enquêtes sur le dark Web.

Vous avez quitté la gendarmerie en janvier 2019. Depuis, vous vous êtes lancé en politique à Marseille. Pourquoi ?

A 61 ans, je n’étais pas fatigué. Je ne suis ni bricoleur, ni jardinier, et j’avais envie de passer à autre chose. Après vingt-deux ans passés à Paris, je souhaitais retourner dans mon sud natal. On m’a proposé de me lancer en politique et tout s'est ensuite fait naturellement. Les gens ont compris que je ne voulais pas me lancer dans une deuxième carrière, mais que je voulais redonner un peu aux autres, à l’Etat, au pays, ce que l’on m’a donné durant quarante ans. D’ailleurs, je ne suis pas le seul et je remarque que des hauts gradés commencent à émerger dans le paysage politique.

Fort de votre expérience, pensez-vous que le ministre de l’Intérieur a raison de parler « d’ensauvagement » de la société ?

Faire une expertise de vocabulaire n’a aucun intérêt. Il suffit de regarder les statistiques pour savoir s’il y a plus ou moins de délinquance, d’atteintes aux personnes… Et le constat n’est pas bon. Pour moi, il y en a plus qu’hier. Il y a quarante ans, il n’y avait pas cette violence du quotidien. Je pense qu’il faut réagir. Après, peu importe que l’on dise que c'est de «l'ensauvagement» ou je ne sais quoi.

Il faut davantage de cohésion sociale, se retrouver ensemble autour de valeurs communes qui nous rapprochent. C’est la seule façon de lutter contre la délinquance. Cela ne sert à rien de multiplier par deux ou trois le nombre de forces de l’ordre. Il faut aussi donner les moyens à la justice et que les magistrats se remettent en cause dans leur mode de formation, dans leur organisation, dans leur légitimité et dans le suivi des condamnés.

*« Mon combat contre le crime », de David Galtier. Editions Robert Laffont, ISBN 9782221246375, 331 pages, 20 euros

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