Trafic de drogues : Gérald Darmanin lutte en marchant dans les pas musclés de ses prédécesseurs

DROGUES Le ministre de l’Intérieur a promis d’intensifier la lutte contre les trafics de stupéfiants. Une stratégie répressive qui montre pourtant ses limites

Thibaut Chevillard

— 

Le ministre de l'Intérieur lors d'une opération anti drogue le 1er septembre dernier à Choisy-leRoi (Val-de-Marne)
Le ministre de l'Intérieur lors d'une opération anti drogue le 1er septembre dernier à Choisy-leRoi (Val-de-Marne) — Alain JOCARD / AFP
  • Depuis sa nomination place Beauvau en juillet dernier, Gérald Darmanin multiplie les déplacements et les discours musclés sur le terrain.
  • Le premier flic de France a fait de la lutte contre les trafics de stupéfiants sa priorité et accentue la répression contre les consommateurs.
  • Une stratégie déjà employée par ses prédécesseurs qui montre ses limites, le nombre de consommateurs de cannabis en France étant l’un des plus haut d’Europe.

Les gouvernements passent, l’histoire se répète. Le ministre de l’Intérieur fraîchement nommé pénètre dans un quartier gangrené depuis des années par les trafics de stupéfiants et, entouré de responsables policiers et d’élus souvent désabusés, déambule dans les rues, l’air navré mais déterminé. Devant les caméras qui le suivent, le ton est grave : premier flic de France, il mettra tout en œuvre pour éradiquer les points de deal qui pourrissent la vie des habitants des cités et promet l’arrivée imminente de renforts policiers.  Gérald Darmanin n’a pas dérogé à la règle. Depuis qu’il est arrivé place Beauvau, le 6 juillet dernier, celui qui mime Nicolas Sarkozy multiplie les déplacements sur le terrain et les annonces tonitruantes, promettant  des « opérations proactives » contre le trafic de stupéfiants chaque semaine.

« C’est un travers qui s’est imposé depuis deux décennies. Les ministres de l’Intérieur doivent surjouer le caractère martial. Cela a même commencé avant Nicolas Sarkozy. Jean-Pierre Chevènement était comme ça aussi. Darmanin reprend cette posture que Manuel Valls, Bernard Cazeneuve ou Christophe Castaner tenaient également », analyse Mathieu Zagrodzki, chercheur associé au Centre de recherches sociologiques sur le droit et les institutions pénales. En gonflant ses muscles, le ministre veut satisfaire les syndicats de police et « flatter les instincts d’une partie de l’électorat », souligne-t-il, confiant avoir « du mal à croire que la majorité de la population française se laisse encore avoir ».

Le cannabis, c’est de la « merde »

Cette semaine, Gérald Darmanin s’est rendu à Reims, où quelques quartiers ont été le théâtre de violences urbaines cet été. Face à cette situation tendue, le maire LR de la ville, Arnaud Robinet, avait appelé le gouvernement à ouvrir « une réflexion sérieuse au sujet de la légalisation du cannabis, en étudiant les conséquences et l’impact de cette mesure qui attaquerait les trafiquants au porte-monnaie ». L’élu voit plusieurs avantages à la vente de cannabis encadrée par l’Etat : les bénéfices permettraient de financer « des moyens en plus aux forces de l’ordre », qui pourraient concentrer leurs enquêtes « sur les gros trafiquants de drogues dures ».

Une proposition que bon nombre parlementaires de droite comme de gauche avaient déjà faite avant lui, par exemple en 2014 ou encore en juin dernier, mais qui a été balayée d’un revers de main par l’hôte de Beauvau. « J’ai sur ce point, et malgré mon estime pour lui, un désaccord profond avec Arnaud Robinet. Sur ce sujet, je crois qu’il se trompe profondément », a répondu Gérald Darmanin dans un entretien ce lundi au journal L'Union. « Je ne peux pas, en tant que ministre de l’Intérieur, en tant qu’homme politique, dire à des parents qui se battent pour que leurs enfants sortent de l’addiction à la drogue, que l’on va légaliser cette merde. Et je dis bien "cette merde" », s’était emporté le ministre. Avant d’assurer que le gouvernement « ne baisse [rait] pas les bras » en la matière.

Une amende pour « soulager » le travail de la police

Un discours qui a un air de déjà-vu. A son époque, Manuel Valls s’était engagé, lors d’un déplacement à Marseille, à en « finir avec ces trafics, avec ces réseaux qui pourrissent la vie des citoyens ». Plus tard, son successeur, Bernard Cazeneuve, avait lui aussi promis des «  mesures extrêmement puissantes » ainsi que des renforts de policiers pour débarrasser les points de deal qui pullulent dans Saint-Ouen en Seine-Saint-Denis. Des années plus tard, force est de constater que  dans cette ville de banlieue parisienne, dans la cité phocéenne comme dans d’autres communes, la question du trafic de drogue n’est pas résolue. Les consommateurs qui viennent s’y approvisionner encourent pourtant une peine de prison s’ils se font interpeller. Mais dans les faits, ils n’écopent souvent que d’un rappel à la loi.

A son tour, Gérald Darmanin a donc fait de la lutte contre les trafiquants de drogue  sa « priorité ». Il a dégainé son arme :  une amende forfaitaire de 200 euros pour l’usage de stupéfiants, qui fait l’objet d’une inscription au casier judiciaire (le B1) de l’intéressé. « A chaque fois qu’un consommateur était arrêté, il fallait l’amener au commissariat, rédiger la procédure… Et il ne risquait presque rien judiciairement, éventuellement une obligation de soin thérapeutique, se souvient Denis Jacob, secrétaire général du syndicat Alternative police. Tout ça, c’est terminé. Cette amende permet un gain de temps et va soulager le travail de nos collègues même si 41 % seulement des contraventions sont payées. » Le policier estime que le ministre de l’Intérieur a eu raison de dire que « la drogue c’est de la merde ».

« Tenir un discours guerrier ne va pas régler le problème »

Mais pour Mathieu Zagrodzki, « le trafic est tellement ancré sur certains territoires, géographiquement et économiquement parlant, que ce n’est pas avec quelques PV et un discours guerrier qu’on va régler le problème ». Du côté de la Fédération Addiction, qui regroupe des professionnels accompagnant les usagers, on dénonce « une mesure de communication ». « Si l’objectif est de faire baisser le niveau de consommation de cannabis, ça ne marchera pas. Si le but est de lutter contre les trafics en s’attaquant aux consommateurs, nous sommes dubitatifs. En revanche, cela permettra à la police d’afficher des chiffres », regrette Nathalie Latour, déléguée générale de la Fédération addiction.

« La pénalisation de l’usage simple ne permet pas à ceux qui en ont besoin d’accéder à un dispositif d’accompagnement », poursuit-elle, précisant que « le nombre d’usagers ne baisse pas alors que la France a l’une des politiques les plus répressives en matière de stupéfiants ». Alors qu'au Portugal, qui est l’un des rares pays à avoir décriminalisé l’usage de drogues, leur nombre a diminué. Devant ce constat, la déléguée générale de la Fédération addiction a l’impression que le gouvernement a « laissé passer le coche ». Il était temps, dit-elle, de réunir autour d’une table des représentants des ministères de la Santé, de l’Intérieur et de la Justice. « On a encore perdu des années. »