Bordeaux : « Un recours à la violence se banalise » depuis le déconfinement, observe le procureur de la République

INTERVIEW Le procureur de la République de Bordeaux a reçu « 20 Minutes » pour un entretien, alors que l’agglomération fait face à une série d’agressions à l’arme blanche depuis le déconfinement

Propos recueillis par Mickaël Bosredon

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Frédérique Porterie, procureur de la République à Bordeaux
Frédérique Porterie, procureur de la République à Bordeaux — Mickaël Bosredon/20Minutes
  • On dénombrerait une quarantaine d’agressions à l’arme blanche à Bordeaux depuis le mois de mai.
  • Cette hausse des agressions est due à différents phénomènes, notamment dans le cadre de guerres de territoires dans certains quartiers, ou de vols avec violence dans l’hypercentre de Bordeaux.
  • Le confinement a aussi généré « des comportements exacerbés, avec une hausse de l’agressivité », constate le procureur.

Coups de couteau, de cutter, de machette, de sabre, voire de hache…. La hausse de la délinquance à Bordeaux enregistrée depuis un peu plus d’un an, s’accélère depuis le déconfinement avec une flambée des agressions à l'arme blanche. On en recenserait une quarantaine en quatre mois et demi. « Entre le 9 mai et le 19 juillet, 25 affaires avec interpellations ont été ouvertes » précise pour sa part le procureur de la République de Bordeaux, Frédérique Porterie, qui a reçu 20 Minutes mercredi pour faire le point sur la situation.

Réputée calme il y a encore un peu plus d’un an, Bordeaux défraye la chronique depuis quelques mois en raison des nombreuses agressions à l’arme blanche qui surviennent dans la nuit ou au petit matin. Qu’est-ce qui explique ce basculement ?

Il existe plusieurs phénomènes. Nous avons comme dans toutes les agglomérations des violences avec armes, en sortie de boîtes de nuit ou de bars. C’est le cas de la dernière en date [dans la nuit de vendredi à samedi], survenue dans un bar cours de l’Yser, et qui s’est terminée par un coup à la gorge avec un verre cassé sur un des individus. Il y a aussi une délinquance qui monte dans des quartiers inscrits dans une guerre de territoires, à Chantecrit, aux Aubiers et sur la rive droite, avec la police qui se fait caillasser. Ensuite, il y a une délinquance qui s’est aggravée dans le centre de Bordeaux, liée notamment à la présence de MNA, les « mineurs non accompagnés » [jeunes étrangers sur le territoire français, isolés et sans papier]. Le dénominateur commun à tous ces phénomènes, c’est la banalisation de l’utilisation des armes. Et à Bordeaux c’est plus visible qu’ailleurs car il était moindre auparavant.

Que sait-on de ces « mineurs non accompagnés » ?

Déjà, tous les MNA ne sont pas des délinquants, c’est important de le rappeler. Ce sont des jeunes étrangers, souvent en provenance des pays du Maghreb ou de l’Afrique subsaharienne – mais parfois d’autres pays –, qui viennent en Europe en payant des passeurs, via l’Espagne, qui est le pays le plus impacté par le phénomène. La France n’était d’ailleurs pendant longtemps qu’une terre de passage pour aller plus au nord, vers la Grande-Bretagne notamment, mais la crise du Covid les a stoppés.

Ces mineurs arrivent-ils dans le cadre d’un réseau de délinquance organisé ?

Non, pas spécialement. Il n’y a pas d’organisation criminelle qui les fait venir en France. En revanche, une fois sur place, certains tombent dans la délinquance pour se nourrir ou se fournir des stupéfiants ; ils peuvent être alors récupérés par un réseau, avec quelqu’un qui va se servir d’eux pour leur faire commettre des vols, en échange de médicaments et de drogues. Et ces vols deviennent de plus en plus violents. Il y a un recours à la violence qui se banalise énormément, et il semble assez naturel aujourd’hui de porter une arme, qu’il s’agisse des MNA ou de délinquants plus "classiques". Et le phénomène s’est accentué à la sortie du confinement.

Pourquoi ?

Je ne suis ni psychiatre, ni sociologue, mon rôle est de regarder les faits, et de voir si cela relève de la justice pénale ou pas. Mais le confinement a généré des comportements qui vont des incivilités – avec notamment des conflits de voisinage, des agressions verbales, des outrages aux agents de la force publique – jusqu’à des exactions entre délinquants ou sur d’autres personnes. Le confinement a eu un impact psychologique, et nous constatons des comportements exacerbés, ce qui se traduit dans la population des MNA par une montée de l’agressivité.

Pourquoi trouve-t-on d’un coup davantage de MNA à Bordeaux, et combien sont-ils ?

Ils ont pu être chassés d’autres villes, ce qui serait le cas de Toulouse ou Marseille, par les délinquants locaux qui ne voulaient pas voir arriver cette population, considérée comme une sorte de concurrence. On dénombrait une quarantaine de personnes au départ, ce serait plutôt une centaine aujourd’hui. Mais de qui parle-t-on exactement, quand on sait qu’en réalité la plupart se disent mineurs mais sont majeurs ?

Quelle réponse judiciaire apportez-vous ?

Face à cette délinquance organisée, j’ai pris des instructions pour faire des défèrements systématiques sur le port d’arme et les violences avec arme. Si dans le centre-ville de Bordeaux quelqu’un a une arme, il est déféré au parquet, et la réponse peut aller jusqu’à une comparution immédiate ou l’ouverture d’information judiciaire. J’ai aussi multiplié les réquisitions aux fins de contrôle d’identité. Mais dans le traitement des mineurs, on privilégie l’éducatif au répressif, et chaque fois que c’est possible, le mineur est pris en charge en assistance éducative. Ce qui n’empêche pas qu’il y aura aussi une réponse pénale, même en cas d’infraction mineure.

Réponse pénale que certains jugent trop rare…

Aujourd’hui, la plupart des parquets sont entre 80 % et 98 % de réponse pénale sur les faits identifiés avec un auteur connu. A Bordeaux nous sommes à 90 %. Mais concernant les MNA, quand on les interpelle après une infraction pénale, le fait qu’ils ne donnent pas leur identité, qu’ils n’aient pas de papier, qu’ils ne parlent pas, rend les affaires très compliquées.

Quant au suivi éducatif, il n’est pas aisé non plus, sachant que beaucoup de ces jeunes cherchent généralement à s’enfuir des structures, non ?

Certaines personnes disent que ce sont de pauvres enfants dont on ne s’occupe pas et qui sont laissés aux mains de réseaux. Ce n’est pas cela. Ils sont pris en charge éducativement, on les place dans des foyers, mais dans l’heure qui suit ils partent rejoindre leurs copains qui vivent dans des squats.

Parallèlement, des actions de terrain sont ou vont être menées. Où en est la création du groupe local de traitement de la délinquance (GLTD) pour le quartier Saint-Michel ?

Un GLTD a vocation à être mis en place pour mener des actions ciblées, en collaboration avec différents services. C’est comme si on mettait un coup de projecteur sur un endroit où les choses se passent un peu dans le noir. Je réunis ce groupe mardi prochain, mais il y a déjà eu des actions menées sur ce quartier. La situation sur Saint-Michel se détériore depuis un peu plus d’un an. Il y a une occupation du territoire dans ce quartier, qui va jusqu’aux Capucins en passant par les quais et la gare, par des délinquants en raison du trafic de stupéfiants. Ils récupèrent d’ailleurs certains MNA.

Vous espérez des résultats sous combien de temps dans ce quartier ?

Le GLTD va être acté pour minimum trois mois, mais il n’a pas vocation à rester un an non plus. Les choses devraient bouger assez vite, on va tout faire pour.

Sera-t-il possible de faire cesser ces agressions récurrentes à l’arme blanche ?

Je serais présomptueuse de dire que je vais régler le problème, mais on a les moyens de tenter de le régler. Je ne peux pas me résoudre à considérer que la situation est perdue, si on est face à une cinquantaine de personnes qui posent problème, ce qui semble être le cas. On doit pouvoir s’en occuper, quand même.