« On trouve auprès des élèves de Segpa du sens à notre métier », explique le twitto « Rachid l’instit »

INTERVIEW Sur Twitter, il est « Rachid l’instit », dans la vie prof à Marseille en Segpa, Rachid Zerrouki sort un livre riche de son expérience chez Robert Laffont : « Les Incasables »

Propos recueillis par Caroline Delabroy

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Rachid Zerrouki est enseignant en Segpa à Marseille,
Rachid Zerrouki est enseignant en Segpa à Marseille, — PGeoffroyMATHIEU/Opale/Editions Robert Laffont
  • Avec ses chroniques et réflexions sur son quotidien de prof en classe Segpa à Marseille, « Rachid l’instit » est suivi par près de 48.000 abonnés.
  • Sous son vrai nom, Rachid Zerrouki, il publie un livre chez Robert Laffont, où il fait part de son expérience, avec empathie et optimisme.

En écrivant Les Incasables, récit de quatre années en classe Segpa à Marseille, Rachid Zerrouki, alias le très suivi « Rachid l’instit » sur Twitter, ne pensait pas rempiler. Et puis le « pouvoir aliénant » de cet enseignement auprès d’un petit groupe d’élèves à besoin éducatif particulier, comme dit le jargon de l’ Education nationale, le hasard des nominations aussi, et le voilà reparti pour un tour en pleine promotion de son livre. Avec une nouveauté tout de même : un changement de collège, toujours à Marseille.

Comment s’est passée cette rentrée post-confinement ?

Cela fait du bien de retourner en classe, de retrouver un peu de normalité. On est encore plein d’incertitudes sur l’évolution de la situation sanitaire, mais j’essaie de mettre en place une rentrée normale. Professionnellement, j’ai vécu le distanciel de façon très difficile, je me suis senti impuissant à aider mes élèves en grande difficulté. On ne peut pas travailler avec un smartphone. C’est une chose d’avoir un outil numérique, une autre de savoir l’utiliser à des fins pédagogiques. Il s’agit là d’une seconde fracture numérique.

Qui sont les « incasables » dont vous parlez avec réalisme et empathie ?

C’est un terme qu’on emploie sur le terrain, il n’a pas de définition scientifique. Ce sont des jeunes pour lesquels on n’a pas trouvé vraiment de solution. Quand j’ai commencé en Segpa, j’étais assez effrayé étant donné les retours, les préjugés. Mais il y a quelque chose de rare, on trouve auprès d’eux du sens à notre métier. Il ne faut pas s’arrêter au titre. J’essaie de montrer une vision plus positive, de mener chaque élève à trouver sa place. Ce livre, j’y pense depuis longtemps. J’ai vécu quelque chose qui doit être raconté, partagé. J’ai voulu donner à voir et ressentir la très grande difficulté scolaire, ce qu’elle est.

Ces collégiens ont bousculé beaucoup de vos certitudes, vous qui êtes arrivé en France lycéen du Maroc et qui écrivez « l’école m’a tout donné »…

Je suis arrivé avec l’envie de mener une pédagogie alternative, pensant que toute connaissance doit être construite par l’élève lui-même. C’est toujours comme ça que je vois les choses, mais avec ce public, il est très difficile de mettre les élèves en autonomie. Cette autonomie, je la voyais comme un outil, maintenant davantage comme le but à atteindre. C’est comme pour l’autorité. J’étais très permissif au début, certains diraient laxiste. Je voulais que les élèves se sentent libres pour qu’ils travaillent mieux. Je les privais de quelque chose de très important, un cadre sécurisant. « Vous êtes trop gentil monsieur », m’a dit un jour un élève. Il y a un vrai équilibre à trouver. Il faut comprendre ce qui peut mener l’élève à transgresser la règle. Si on ne fait preuve que d’autorité, on rentre dans un cercle vicieux.

Sur l’échec scolaire, vous changez de vision aussi…

A mes débuts comme enseignant, on me disait qu’une classe de cinquième Segpa, c’était comme avoir un niveau de CE2. J’ai appris à ne plus voir la très grande difficulté comme un retard. C’est de l’empêchement, de l’impuissance. Ce sont des élèves qui ont subi énormément d’échecs, même s’ils ont fourni des efforts. Il faut les libérer de ce regard, leur redonner du soutien, de la confiance. Cela passe par abaisser le niveau et faire de l’adaptation, je sais que c’est très critiqué. Mais pour les sortir de cet état de passivité absolue, il faut redonner des sources de motivation, quitte à ce qu’elles soient extérieures à l’apprentissage. L’échec scolaire, ce n’est pas passer trop de temps sur son smartphone, c’est beaucoup plus profond et multifactoriel.

« Monsieur, pourquoi est-ce qu’on est nuls ? », vous interroge aussi un jour le jeune Dylan. Que lui avez-vous répondu ?

C’était très déstabilisant. On sent qu’il y a une vraie demande d’explication, Le pourquoi, il est dans la sociologie, les statistiques de l’Observatoire des inégalités qui montrent que seuls 4 % des enfants de leur condition sociale arrivent à décrocher un bac + 5, contre 60 % des enfants de cadres. Le déterminisme social va peut-être les soulager d’un poids, d’une responsabilité, mais d’un autre côté, en disant cela on brise leurs rêves. Alors j’esquive, je donne des exemples d’anciens de Segpa qui ont réussi, je dis qu’il faut faire des efforts.

Vous partagez vos dilemmes pédagogiques et vos réflexions dans ce livre, et sur Twitter où vous êtes suivis par près de 48.000 abonnés. Comment expliquez-vous et vivez-vous cette popularité ?

On a en Segpa un concentré d’élèves en très grande difficulté scolaire, mais on n’a pas le monopole de la très grande difficulté. Je suis allé sur Twitter car cela permet d’être en contact avec des chercheurs, des gens qui ont de l’expérience. C’est enrichissant intellectuellement. Cela m’a permis de continuer à apprendre après la fac. Je partage juste mes réflexions. Quand on créée une certaine audience, cela pose une responsabilité. On n’a pas le droit à l’erreur ; c’est aussi une somme de stress et je compte prendre du recul.