Attentats de janvier 2015 : Pourquoi ce procès terroriste est-il filmé ?

JUSTICE Le procès des attentats de Charlie Hebdo, Montrouge et de l'Hyper Cacher, qui s'ouvre ce mercredi, est le premier procès terroriste filmé en France

L.C.

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Certaines caméras restent toutefois en dehors de la salle d'audience lors du procès Charlie.
Certaines caméras restent toutefois en dehors de la salle d'audience lors du procès Charlie. — Romain GAILLARD-POOL/SIPA
  • Depuis que la loi de 1985 autorise à filmer certaines audiences publiques, seule une douzaine de procès a été enregistrée.
  • Le procès des attentats de janvier 2015 sera le premier procès terroriste filmé, à l’aide de cinq caméras et d’un cahier des charges assez précis.
  • Ces archives ne seront pas accessibles immédiatement au grand public, ce que regrette l’historien Christian Delage, pour qui elles pourraient avoir une grande valeur pédagogique et sociétale.

Des accusés, des proches de victimes, des avocats, des magistrats et… des caméras. Les objectifs sont d’habitude interdits dans les tribunaux, mais le procès des attentats de janvier 2015 sera filmé. A partir de ce mercredi, et durant dix semaines, le tribunal judiciaire de Paris va juger les suspects des attentats de Charlie Hebdo, de Montrouge et de l’Hyper Cacher de la Porte de Vincennes, qui ont fait 17 morts, du 7 au 9 janvier 2015. Filmer un procès reste exceptionnel en France. Pourquoi celui-ci l’est, et à quoi cela va-t-il servir ?

Très peu de procès filmés dans l’histoire de la justice

Depuis la loi du 11 juillet 1985, les audiences publiques peuvent être filmées, intégralement ou non, lorsque cela « présente un intérêt pour la constitution d’archives historiques de la justice ». Une dizaine de procès seulement ont été filmés depuis la promulgation de ce texte, dont celui du criminel nazi Klaus Barbie, en 1987 à la cour d’assises du Rhône, Maurice Papon, dès 1997 aux assises de Gironde, des procès liés à l’explosion d’AZF à Toulouse (de 2009 à 2017), ou d’autres liés au génocide rwandais. Mais c’est la première fois qu’un procès terroriste sera enregistré.

C’est le parquet national antiterroriste qui en a fait la demande, et le premier président de la cour d’appel de Paris a donné son autorisation. « Ce procès présente de toute évidence un intérêt pour la constitution des archives historiques de la justice », note la cour d’appel dans sa décision, citée par le HuffPost.

Cinq caméras, des vidéos archivées

Concrètement, « cinq caméras sont installées, chacune pouvant réaliser trois types de plans différents, large, moyen et serré », nous explique l’historien et réalisateur Christian Delage. Côté cadrage, « elles filment la personne qui parle », poursuit le directeur de l’institut d’histoire du temps présent. C’est une société de production privée qui est aux manettes, après avoir remporté un appel d’offres du ministère de la Justice, précise le chercheur.

Les caméras doivent aussi être discrètes, car l’enregistrement ne doit pas « porter atteinte ni au bon déroulement des débats ni au libre exercice des droits de la défense », précisent les textes, sinon le président de l’audience peut l’interdire ou le suspendre.

Ces vidéos n’ont pas vocation à être diffusées au grand public dans l’immédiat. Elles seront d’abord conservées par les Archives nationales. Il faudra attendre qu’une décision définitive soit prononcée dans l’affaire pour que le public puisse les visionner, sur place à Paris. Et cinquante ans de plus pour qu’elles deviennent totalement libres de reproduction et de diffusion.

A quoi cela sert ?

A l’arrivée, il devrait y avoir des dizaines et des dizaines d’heures de vidéos. Qui ces images peuvent-elles intéresser ? Il y aura sûrement un intérêt des chercheurs, en droit, en terrorisme ou en histoire. « Ces archives ont aussi une grande valeur pédagogique », estime Christian Delage. « En donnant à voir un procès, elles permettent de comprendre comment fonctionnent notre démocratie et sa justice, transparente, et indépendante ». Or elles ne seront pas facilement accessibles au grand public pendant les 50 prochaines années, sauf dérogation spéciale.

Y a-t-il un aspect mémoriel, étant donné la nature des faits jugés, à savoir des attentats qui ont marqué notre société ? Pour l’historien, « dans le cas de ce procès, la mémoire est encore vive, car les faits jugés se sont déroulés il y a cinq ans ». Les vidéos pourraient selon lui avoir un écho « dans notre société où le risque que ce qui est jugé se reproduise est grand. On est dans l’actualité plus que dans la mémoire, notre société cherche à comprendre ce qui s’est passé, le mobile des terroristes… Il y a une porosité entre le débat judiciaire et les débats de société ».

Dans un an, un autre procès terroriste historique doit être filmé, celui des attentats du 13 novembre 2015, à partir du mois de septembre 2021.