« Les mères solos sont les grandes oubliées de la République »… Le cri du cœur de Nathalie Bourrus

INTERVIEW Autrice de « Maman solo », la journaliste Nathalie Bourrus dresse un constat accablant sur la situation de ces femmes

Propos recueillis par Delphine Bancaud

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Un enfant et sa mère.
Un enfant et sa mère. — pixabay
  • Dans Maman solo, qui sort ce mercredi en librairie, la journaliste Nathalie Bourrus décrit la réalité quotidienne des mères célibataires, en s’appuyant sur son expérience personnelle et sur son enquête auprès d’autres femmes.
  • Difficultés financières et organisationnelles, solitude, plafond de verre… Dans une interview pour 20 Minutes, l’autrice livre une analyse sans détour.

Les nounous qui se décommandent au dernier moment, les difficultés matérielles, les freins professionnels, le combat permanent pour sécuriser son enfant, sans compter les injonctions sociétales et la culpabilité de ne pas tout réussir… Dans Maman solo* qui sort ce mercredi en librairie, Nathalie Bourrus décrit la réalité quotidienne des mères célibataires, en s’appuyant sur son expérience personnelle et sur son enquête auprès d’autres femmes. Un ouvrage émouvant et instructif qui donne des pistes pour que la société prenne mieux en compte ces femmes qu’elle invisibilise.

Pour vous, les mères solos ont été les grandes oubliées du confinement, c’est-à-dire ?

Oui, elles ont été zappées lors du confinement, ce qui n’est pas surprenant puisqu’elles sont les grandes oubliées de la République. Or, il a été plus dur à supporter pour les familles monoparentales que pour les autres. Elles ont vécu ce huis clos avec leur(s) enfant(s) pendant plusieurs mois, et certains jours ont été très difficiles. Des risques de violences intrafamiliales existaient. Et pourtant, les responsables politiques n’ont pas parlé d’elles. Elles ont juste eu droit à un arrêt de travail lorsqu’elles ne pouvaient pas faire garder leurs enfants ou télétravailler. C’était stupéfiant. Pourtant les familles monoparentales représentent 30 % des foyers français.

Vous montrez bien à quel point le fait d’élever un enfant seule peut freiner une carrière… Pourquoi les entreprises, qui tendent vers davantage d’égalité, n’essayent pas d’aider ces femmes à évoluer ?

Notre pays est très en retard sur le sujet. Les mamans solos sont happées par leur vie familiale spéciale. Certains horaires de travail ne sont pas possibles pour elles. Ou la gestion du quotidien est tellement compliquée qu’elles sont contraintes de mettre un holà dans le boulot en étant moins présente au bureau pour ne pas sacrifier leur(s) enfant(s). Et lorsqu’elles font part à leur employeur de leur situation personnelle, elles se tirent une balle dans le pied. On les disqualifie et elles vivent un déclassement financier en ne pouvant pas évoluer. Et pour les femmes qui n’ont pas un niveau d’études élevé, c’est encore pire : elles cumulent des emplois précaires, des temps partiels… Et elles sont parfois obligées d’arrêter de travailler pour garder leur(s) enfant(s).

Vous dites que la charge mentale d’une maman solo est trois à quatre fois plus lourde que pour une autre mère. Comment cela se traduit-il au quotidien ?

Elles sont des vigies en alerte permanente. Elles doivent penser à tout, leur bureau est rempli de mémos et elles écrivent des SMS en permanence pour tout organiser. Elles sont sans cesse en train de faire un planning ou de le modifier. C’est encore pire quand l’enfant est petit, car il tombe souvent malade, et il faut le faire garder en urgence. Et une fois rentrée chez elles, leur deuxième journée commence. Même si vous êtes rincée, il faut être là car il n’a qu’un seul parent.

Avec une séparation, une mère solo perd 30 % de son pouvoir d’achat, selon l’Insee. Les mères célibataires vivent très souvent dans la précarité…

Oui, surtout celles qui sont obligées d’arrêter de travailler. Et pour celles qui travaillent, il y a toujours un moment où c’est difficile, financièrement. Car un revenu ne suffit pas.​ Difficile, aussi, de trouver un logement dans une grande ville car les bailleurs se méfient des mamans solos.

Le non-paiement de pension alimentaire semble monnaie courante. Comment expliquez-vous que les pères se dédient si souvent de leurs obligations ?

Cela arrive généralement lorsqu’ils refont leur vie. Ils sacrifient ceux qui ont fait partie de leur vie d’avant. Ils ont l’impression qu’en versant une pension alimentaire, ils donnent de l’argent à leur ex. Alors que l’argent n’est pas pour elle. Mais ce sacrifice n’est pas que financier. C’est le dernier bout de la relation entre le père et la mère qui tombe. C’est aussi une maltraitance psychologique pour les enfants. Cela équivaut à nier son enfant. La pension alimentaire a une valeur psychologique hyper forte.

Vous comparez la sortie de l’école à une arène. Pourquoi les regards sur les mamans solos sont-ils si stigmatisants ?

Il y a toujours un soupçon qui pèse sur elles. Elles passent auprès des autres pour quelqu’un qui a « merdé » quelque part, qui n’a pas réussi son couple et qui n’a pas réussi à maintenir la relation père-enfant. Or, 80 % des pères ne demandent pas la garde alternée au moment de la séparation.

Cela participe-t-il au fait que les mères solos culpabilisent tant ?

Oui, elles ont toujours l’impression d’être des mauvaises mères. C’est encore plus vrai quand leur enfant va mal ou quand leur père leur manque.

Vous dites que les mères solos tombent plus souvent malades que les autres. Expliquez-nous cela…

Leur vie les met en danger physiquement, car elles n’ont pas de répit, contrairement aux femmes dont les enfants sont en garde alternée. Elles ne voient jamais le bout du tunnel. Elles sont en état de fatigue et de stress permanent. Ce qui génère notamment de l’hypertension. Et elles ne s’autorisent pas à tomber malades car elles se demandent toujours qui va s’occuper de leur(s) enfant(s) si elles sont hospitalisées, par exemple.

Quelles mesures d’urgence faudrait-il prendre envers les mères solos ?

Il faudrait pouvoir déclarer dans tous les documents administratifs que l’on est famille monoparentale afin que cette situation soit prise en compte. Et instaurer une carte pour les familles monoparentales, donnant des tarifs préférentiels partout. Il n’est pas juste que cette carte n’existe pas alors qu’il existe une carte famille nombreuse. Enfin, il est indispensable que les autorités fassent une vraie enquête sociologique pour savoir qui sont les familles monoparentales. Car ce serait les rendre enfin visibles.

Maman solo, les oubliés de la République, Nathalie Bourrus, Pygmalion, 19,90 euros.