Rentrée scolaire : « Absolument rien n’est prêt », dénoncent des enseignants à la veille de la reprise

VOUS TEMOIGNEZ Des profs confient leur état d’esprit à la veille d’une rentrée sur fond de rebond de l'épidémie de coronavirus

Claire Planchard

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Illustration d'une enseignante avec un masque.
Illustration d'une enseignante avec un masque. — ISA HARSIN/SIPA
  • Alors que leur pré-rentrée a lieu ce lundi, les enseignants confient leurs attentes et leurs inquiétudes pour cette reprise si particulière, en raison du rebond de l’épidémie de coronavirus.
  • Pour beaucoup enseignants, le port du masque obligatoire, pierre angulaire du protocole mis en place pour cette rentrée, pose autant de questions sanitaires que pédagogiques.
  • Autre préoccupation majeure des enseignants à la veille de la reprise : les élèves auront-ils le niveau pour démarrer sereinement cette rentrée après une année scolaire 2019/2020 chaotique ?

Impatience, joie… mais aussi inquiétude, colère, voire dépit. Voilà les sentiments qui dominent parmi la trentaine d’enseignants ayant répondu à notre appel à témoignages, alors que leur  prérentrée scolaire  a lieu ce lundi. Alors que le ministre de l’Education nationale Jean-Michel Blanquer a de nouveau martelé ce dimanche dans le JDD « nous sommes préparés à tout » pour cette reprise de l’école sur fond de rebond de l’épidémie de coronavirus, les enseignants, eux, sont bien loin de partager son constat.

Chez ces professeurs, c’est la sensation de « flou » et un sentiment d’abandon qui l’emportent quant à l’application du protocole sanitaire censé les préserver eux et leurs élèves d’une contamination. « Si un mot pouvait résumer ce que l’on vit depuis mars, je crois que ce serait "bricolage". On attend de nous que nous fassions notre travail, que nous enseignions. Soit. Mais on multiplie les contraintes, les incertitudes, les annonces diverses et variées. Nous, on se débrouille. Seuls. Complètement seuls », témoigne ainsi Laetitia.

« Absolument rien n’est prêt »

« Je suis impatiente de voir les écoles ouvrir mais très inquiète des risques de propagation du virus et du peu de moyens pour se protéger. Les déclarations contradictoires des médecins ou des pouvoirs publics sont de nature à créer la méfiance et comment accueillir sereinement de jeunes enfants quand on a ce risque à l’esprit », explique Nadine.

Sur le terrain, tous déplorent l’insuffisance des investissements réalisés par les pouvoir publics depuis le début de la crise sanitaire, notamment pour faciliter la distanciation sociale. « Absolument rien n’est prêt, contrairement à ce que répète Jean Michel Blanquer. (…) C’est certain on peut parler de rentrée normale ! Classes entre 30 et 36 élèves, fenêtres oscilo-battantes qui n’ouvrent de quelques centimètres, masques en jersey ridicules d’une seule couche, sanitaires en nombre dérisoire, déjà insuffisants en temps normal. Pas un euro de plus n’a été investi dans cette rentrée !, s’emporte Caroline. Jean Castex et Jean Michel Blanquer parlent de travaux réalisés (c’est faux), de cours en ligne prêt (le contrat pour les classes virtuelles est terminé), de 2.000 ordinateurs prêts (pour 12 millions d’élèves et un million de personnels) ! Nous allons faire cours dans des salles de 40-45 m2 avec 30 élèves, 1-2 AESH et le prof sans pouvoir ventiler correctement avec des masques qui ne protègent pas… »

Pour beaucoup enseignants, le port du masque obligatoire, pierre angulaire du protocole mis en place pour cette rentrée, pose autant de questions sanitaires que pédagogiques, Johan, professeur d’histoire-géo en collège depuis 2001, dénonce ainsi « de la poudre aux yeux qui va nous mettre des bâtons dans les roues ». « Je ne remets pas cause l’utilité du protocole, mais en serrant les élèves dans des classes malgré leurs masques tout en les laissant libre de s’amuser comme ils le souhaitent dans la cour, devant le collège… Les gestes barrières ne sont pas respectés. D’autre part, le fait de porter un masque en classe va aussi ralentir les cours (explications mal comprises, on s’entend moins, les élèves d’auto-brident pour la participation orale), » détaille-t-il.

« Comment créer du lien avec les enfants ? »

« J’appréhende le retour en classe, tous masqués. Où est l’humanité de notre métier ? Comment créer du lien avec les enfants ? Comment les mettre en confiance ? Et eux ? A-t-on pensé à eux, derrière les bureaux du ministère ? Masqués 10 heures par jour ? Quelle concentration vont-ils devoir mettre en œuvre pour suivre le défilé de 6-7 professeurs masqués eux aussi et comprendre ce qu’ils essaient de leur transmettre ? Ces enfants ont passé l’été ensemble, chez les uns les autres, au parc, ou au lac, sans geste barrière particulier. Et sous prétexte qu’ils passent le portail du collège, on les masque ? Quelle hypocrisie… », dénonce également Laetitia.

Même inquiétude du côté des enseignants de maternelle et de primaire, qui porteront le masque en classe, contrairement à leurs élèves : « Ma rentrée est toujours une joie de retrouver les enfants de la classe. Cependant j’ai l’impression de vivre des restrictions qui sont contraires à l’épanouissement d’un enfant de 4 ou 5 ans. Comment intégrer les mesures d’hygiène en classe où le matériel de manipulation est très important…. Et quand la pédagogie repose sur l’autonomie… » s’inquiète Odile. « Avez-vous déjà essayé de faire une dictée avec un masque ? Mais vu le contexte, je comprends l’obligation et la santé prime donc on fera avec », écrit Vanessa.

« J’aborde cette rentrée un peu perdue avec beaucoup d’incertitudes sur les possibilités d’enseigner constamment avec un masque. Pas parce que je ne supporterai pas de le porter, mais parce que j’ai des CE1 et des CE2, que nous revoyons des sons importants qu’ils peuvent parfois confondre et nous nous servons de nos observations usuelles de la bouche pour comprendre (ouverture de la bouche, position de la langue). De plus je ne supporte pas que mes élèves ne voient pas expressions », détaille Nadège, qui se veut toutefois fataliste. « J’ai 23 élèves, une classe toute petite, un seul lavabo. Je dois faire laver les mains à mes élèves 8 fois dans la journée à raison d’une minute chacun. Résultat : à la fin de l’année, ils seront devenus des champions des bulles faites en soufflant dans les mains. Heureusement que les enfants restent des enfants… »

« Que va-t-il rester des apprentissages faits à distance ? »

Autre préoccupation majeure des enseignants à la veille de la reprise : les élèves auront-ils le niveau pour démarrer sereinement cette rentrée après une année scolaire 2019/2020 chaotique ? Jean-François, professeur dans une classe unique dans l’académie de Grenoble, s’interroge : « Cette année, l’impatience est encore plus grande du fait d’une fin d’année précédente en décousu. C’est plus une impatience curieuse. Que va-t-il rester des apprentissages faits à distance ? L’énorme investissement en temps, les efforts pour maintenir la continuité pédagogique auront-ils suffi ? Y aura-t-il beaucoup de réajustements à faire ou seulement quelques-uns suffiront ? Ce sont là… Les vraies inconnues », explique-t-il.

« D’après notre ministre, les progressions se sont arrêtées courant mars : amputation d’un trimestre ! Où reprend-on les programmes, particulièrement pour les classes de Terminale ? Dans les matières que j’enseigne, les connaissances acquises lors de l’année de 1re sont indispensables pour aborder sereinement l’année de Terminale. Ces connaissances qui sont censées ne pas avoir été abordées selon ses indications vont vite faire défaut… Imaginons un élève se retrouvant dans un nouvel établissement ayant stoppé la progression au libre choix des enseignants se retrouverait bien perdu. Faire en 9 mois le programme de 12 mois ? », s’inquiète pour sa part Sylvain.

Géraldine, enseignante en primaire se veut optimiste : « Je ne suis pas du tout inquiète par le niveau des élèves, on prendra les enfants où ils en sont, notre tâche c’est de les faire progresser en prenant en compte leurs difficultés. Je pense qu’au primaire il y a eu peu de décrochages, les parents étaient davantage présents et le suivi des enseignants plus proche. Chaque année on retravaille et on rebrasse les notions vues l’année précédente voire celle d’avant, cela ne va pas changer et si on voit qu’il faut y passer un peu plus de temps on le fera. » « Comme chaque année et comme tout enseignant, j’effectuerai des évaluations diagnostiques en français et mathématiques pour ajuster mes enseignements selon les besoins de mes élèves. Je compte également favoriser des séances sur les jeux de connaissances, les règles de vie et les cercles de parole, pour re-socialiser les élèves. Le plus difficile sera de rassurer les parents, très inquiets, et n’ayant des nouvelles peu rassurantes que par les médias. Renouer le contact avec les familles sera ma priorité lors de la réunion de rentrée », estime pour sa part Monica.