Les actes de violence ont-ils réellement augmenté ces derniers mois en France ?

SECURITE Les agressions et incivilités ont fait la une de l’actualité cet été, plaçant l’insécurité comme l’un des thèmes politiques majeurs de cette rentrée

Hakima Bounemoura

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Des heurts ont éclaté le 23 août 2020 en marge de la finale de la Ligue des champions, ici à Paris.
Des heurts ont éclaté le 23 août 2020 en marge de la finale de la Ligue des champions, ici à Paris. — Michel Euler/AP/SIPA
  • Après la médiatisation de plusieurs agressions et faits divers, des élus de droite se sont saisis du sujet de l’insécurité, dénonçant une hausse de la violence dans le pays et un laxisme de l’exécutif.
  • « La crise sanitaire de ces derniers mois, et notamment l’obligation croissante du port du masque, a engendré un climat de tension et fait resurgir le spectre de la violence », explique Olivier Hassid, consultant en sécurité.
  • Selon Laurent Mucchielli, sociologue spécialisé dans les questions de sécurité et de violences urbaines, « l’idée que l’insécurité serait en hausse n’est qu’une construction médiatique et politique ».

Des chauffeurs de bus tabassés parce qu’ils demandent le port du masque. Un maire frappé à coups de poing ce mardi en Seine-et-Marne pour un problème de voisinage. Ou bien encore  des images de voitures brûlées et des boutiques vandalisées dimanche soir autour des Champs-Élysées après le match PSG-Bayern. Les agressions et incivilités ont fait la une de l’actualité durant tout l’été. « On a eu honnêtement des mois de juillet et août pas satisfaisants, qui ne me plaisent pas du tout », a reconnu ce mercredi matin  le Premier ministre Jean Castex sur France Inter.

Face à la multiplication de ces faits divers, dont les images ont été reprises en boucle par les médias, de nombreux élus de droite se sont saisis du sujet de l’insécurité, dénonçant une hausse de la violence dans le pays et un laxisme de l’exécutif. « Le trou noir du quinquennat, c’est qu’un désordre généralisé s’est installé dans le pays sur la sécurité, l’immigration, la laïcité et, plus généralement, la crise de l’autorité », a ainsi dénoncé  le patron des sénateurs LR Bruno Retailleau. « C’est le laxisme général et le non-respect de l’autorité qui sont en cause. Le gouvernement laisse s’installer des zones de non droit et un sentiment d’impunité », a également déclaré le député LR des Alpes-Maritimes Eric Ciotti. Face à ces déclarations, qui se multiplient en cette rentrée politique, 20 Minutes a vérifié si les actes de violences et l’insécurité en général étaient réellement en hausse ces derniers mois en France.

« La crise sanitaire a engendré un climat de tension »

De l’agression mortelle du chauffeur de bus à Bayonne le 5 juillet, au passage à tabac quelques jours plus tard de l’infirmière dans un bus qui demandait à deux jeunes personnes de mettre leur masque, « l’insécurité refait la une des médias et des discours politiques », reconnaît Olivier Hassid, consultant en sécurité chez PwC. « La crise sanitaire de ces derniers mois, et notamment l’obligation croissante du port du masque, a engendré un climat de tension et fait resurgir le spectre de la violence. Il y a une ambiance d’insécurité évidente, avec des problématiques d’incivilités qui conduisent à des actes de violence », analyse l’expert en sécurité.

« La contestation de certaines mesures gouvernementales, et le fait qu’une bonne partie de la population n’y adhère pas, a provoqué de nombreuses tensions dans la société », reconnaît également Laurent Mucchielli, sociologue spécialiste des questions de sécurité et violences urbaines, directeur de recherche au CNRS. « Mais il ne faut pas tout mélanger, ces actes de contestation ne reflètent en rien une hausse de la violence et des agressions dans notre pays », prévient le sociologue.

Pas de hausse des crimes et délits

Selon Interstats, le service statistique de la sécurité intérieure rattaché au ministère de l’Intérieur, les faits de violence enregistrés par la police et la gendarmerie ont augmenté ces deux derniers mois. Plus de 69.000 faits de coups et blessures volontaires sur les 15 ans et plus ont été constatés de mai à juillet, soit une hausse de 21 % par rapport au trimestre précédent. « Ce sont des chiffres à replacer dans leur contexte. Durant le confinement, il y a eu un écroulement de ce qu’on appelle la délinquance de voie publique (vol, cambriolage, dégradation rixe, altercation…). Dans une ville comme Marseille, par exemple, les faits de délinquance ont chuté de 70 %. Il est donc tout à fait logique qu’après le déconfinement, on assiste à un "retour à la normale" avec une hausse subite des chiffres », analyse Laurent Mucchielli.

« L’évocation d’un "ensauvagement d’une partie de la société" par le ministre de l’Intérieur laisse à penser que la violence est en hausse en France. Or les statistiques policières ne démontrent aucun embrasement du pays », explique également Olivier Hassid. « Les actes de violence, très médiatisés, donnent à penser qu’ils augmentent. Mais si on analyse les chiffres des dix dernières années, il n’y a pas d’évolution notable en France. Le nombre d’homicide reste stable, à 1,4 pour 100.000 habitants ».

Même constat pour le sociologue Laurent Mucchielli. « Il n’y a pas plus de violences interpersonnelles dans la société d’aujourd’hui par rapport à celle d’il y a 20 ou 30 ans, il y en a même moins. D’ailleurs, l’évolution des vols et cambriolages est globalement stable. Il y a des petites évolutions, des hauts et des bas, des effets de la crise économique par moments, mais c’est quelque chose qui est globalement stable. Cette idée que ça explose de partout, c’est faux ».

« Une construction politique et médiatique »

« Quand on regarde les tendances, et qu’on analyse les enquêtes en population générale (sondages sur des échantillons représentatifs) qui portent sur la réalité de la victimisation, et sur le sentiment d’insécurité, rien ne vient confirmer les déclarations des politiques sur une éventuelle augmentation des violences », détaille le sociologue spécialisé dans les questions de sécurité et violences urbaines.

Selon Laurent Mucchielli, l’idée que l’insécurité serait en hausse n’est qu’une construction médiatique et politique. « Cela fait 23 ans que je suis chercheur au CNRS et que je travaille dans ce domaine, et cela fait 23 ans que j’assiste très régulièrement aux mêmes alertes qui viennent toujours du même bord politique. Crier à l’insécurité pour mieux se poser en rempart, c’est un des fonds de commerce des politiques de droite et d’extrême droite. Avec toujours la même manière de procéder, c’est-à-dire la mise en série de faits divers médiatisés sur les chaînes d’info en continue et sur les réseaux sociaux ».