L’épidémie de Covid-19 ne connaît-elle aucun « frémissement » en France, comme l’affirme le professeur Toussaint ?

FAKE OFF Une séquence d'analyse des derniers chiffres du Covid-19 en France, sur CNews, qui relativise l'ampleur de la reprise de l'épidémie, est devenue virale sur les réseaux sociaux 

Alexis Orsini

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Les mesures anti-Covid 19 en vigueur chez un concessionnaire automobile parisien, début juin. (illustration)
Les mesures anti-Covid 19 en vigueur chez un concessionnaire automobile parisien, début juin. (illustration) — ISA HARSIN/SIPA
  • Les autorités publiques ont-elles tort d'alarmer la population sur une reprise de l'épidémie de Covid-19 en France ? 
  • C'est ce qu'affirment de nombreux internautes, en relayant l'analyse des derniers chiffres d'hospitalisation, d'entrées en réanimation et de décès, formulée par le professeur Jean-François Toussaint sur CNews, le 18 août.
  • Si cette approche est la plus pertinente pour juger d'une éventuelle reprise de l'épidémie, le nombre quotidien de nouvelles hospitalisations et d'admissions en réanimation, en hausse depuis plusieurs semaines, a de quoi inquiéter. 

C’est ce qu’on appelle une intervention remarquée. Invité sur CNews, ce mardi soir, pour commenter les derniers chiffres de l’épidémie de Covid-19 en France, le professeur de physiologie et directeur de l’Institut de recherche biomédicale et d’épidémiologie du sport (Irmes), Jean-François Toussaint, s’est livré à une analyse qui a marqué les esprits, à en juger par le nombre d’internautes ayant depuis partagé cette séquence sur les réseaux sociaux.

« Le professeur Jean-François Toussaint met à mal toute la médiatisation autour du coronavirus, une véritable bombe lancée en plein direct » ; « Hier, le professeur Toussaint a "fait très peur" au journaliste de CNews ! Le journaliste a pris enfin conscience avec stupéfaction des mensonges incroyables de ce gouvernement concernant cette crise CO VIDE », peut-on lire parmi les différentes légendes associées à cet extrait de quelques minutes.

Après avoir rappelé les dernières évolutions connues du nombre de cas confirmés, de décès, d’hospitalisations et de réanimation, le journaliste de CNews en plateau demande à son invité (à partir d’1’08’50 dans le replay de l’émission) s’il faut plutôt parler « de rebond de l’épidémie, de frémissement ou de deuxième vague » alors que l’on dénombre, à cette date, 221.267 cas confirmés en France, soit 2.338 de plus en 24 heures.

La réponse détaillée du professeur Toussaint le prend visiblement de court : « Parmi tous les chiffres que vous avez montrés, ceux qui sont importants, ce sont les trois derniers sur les quatre, et la communication n’est faite que sur le premier. L’essentiel, dans une pandémie, est de savoir le nombre de morts qu’elle entraîne et de savoir également le nombre de cas sévères, de patients hospitalisés, et en particulier en réanimation. »

« Les courbes d’hospitalisation, les courbes de réanimation ne cessent de décroître depuis début avril. Et plus encore, le chiffre de décès totaux quotidiens en France […] ne fluctue pas depuis quatre semaines maintenant. Et il est à 99 % de ce qu’a été le chiffre maximal le 6 avril. […] On voit que l’on a une courbe absolument plate depuis la fin juin. [Il y a] une augmentation du nombre de cas positifs en France. Il ne s’agit pas de patients en réanimation, ni de patients hospitalisés mais de formes de sujets jeunes, asymptomatiques qui viennent demander simplement si leur état est celui d’un sujet qui a rencontré le Covid-19 ou s’il est à risque », poursuit-il, graphiques à l’appui.

Il se livre enfin à une vive critique du conseil scientifique : « Nous ne sommes plus du tout dans la gravité du printemps. Nous sommes dans une utilisation des indicateurs, un changement, une instrumentalisation, qui fait que nous allons avoir pour les semaines à venir des changements de comportement, des orientations qui sont décidées par un conseil scientifique qui ne regarde plus la réalité du risque mais qui souhaite probablement imposer d’autres schémas de pensée. »

20 Minutes fait le point sur ces affirmations.

FAKE OFF

L’approche méthodologique revendiquée par Jean-François Toussaint est bien la plus pertinente, comme le confirme à 20 Minutes l’épidémiologiste Catherine Hill : « Regarder seulement le nombre de cas positifs, c’est une mauvaise méthode, il a raison là-dessus : des gens ont été testés positifs au Covid-19, il y en a plus qu’avant, oui, mais on fait plus de tests. »

« En revanche, on ne sait strictement rien sur la gravité de ces cas, on ne dispose pas de données là-dessus », nuance-t-elle, tout en précisant : « L’autre problème des cas connus, c’est qu’ils sont une énorme sous-estimation du nombre de cas réels puisqu’ils ne concernent que la partie de la population qui a été testée, il faudrait faire des tests massifs de la population plutôt que de tester les gens qui présentent des symptômes. Pour un épidémiogiste, l’incidence de la maladie c’est le nombre de cas réels, pas le nombre de cas qu’on trouve. »

L’évolution du nombre de décès, d’admissions à l’hôpital et d’entrées en réanimation est donc la plus à même d’indiquer une reprise de l’épidémie. Mais certains des chiffres avancés par CNews, tirés de Santé Publique France, ont de quoi induire en erreur.

Dans son bilan en date du 18 août, la chaîne indique en effet une augmentation de 2.228 cas positifs et 17 décès en 24 heures (alors qu’on compte en réalité 22 décès de plus sur les chiffres actualisés du 17 août), mais une baisse de 102 hospitalisations et de 4 patients en réanimation en 72 heures. Ce qui semble aller dans le sens des propos de Jean-François Toussaint sur une amélioration de la situation depuis avril, si l’on se base sur les chiffres de réanimation et d’hospitalisation.

Un nombre total de patients hospitalisés et en réanimation qui baisse… mais des arrivées à la hausse

Or, si plusieurs patients sont en effet sortis de l’hôpital, ce qui explique cette diminution sur trois jours et ce solde national négatif, le nombre quotidien d’entrées en réanimation, lui, reste à la hausse. C’est d’ailleurs ce que notait Santé Publique France dès son point épidémiologique du 13 août : « Le nombre d’hospitalisation en réanimation continue de progresser : il est passé de 78 en semaine 28 (du 6 au 12 juillet) à 122 en semaine 32. »

Un phénomène également observé pour le nombre de nouvelles hospitalisations, dans son rapport quotidien du 17 août : « Le nombre de personnes hospitalisées pour [Covid-19] est en hausse depuis 3 semaines, notamment chez les moins de 40 ans. »

Ainsi, bien que les courbes respectives d’hospitalisation et de réanimation restent principalement plates depuis la fin juin grâce au nombre de patients sortis de l’hôpital, comme le soulignait justement Jean-François Toussaint, elles connaissent une hausse des arrivées depuis plusieurs semaines. On peut notamment le vérifier dans les courbes consultables sur le site Géodes de Santé Publique France, ou encore avec les chiffres des tout derniers jours : +34 admissions en réanimation le 17 août, +28 le lendemain, et +31 le surlendemain.

L'évolution du nombre de nouvelles admissions quotidiennes en réanimation liées au Covid-19, à la date du 19 août 2020.
L'évolution du nombre de nouvelles admissions quotidiennes en réanimation liées au Covid-19, à la date du 19 août 2020. - Santé Publique France/Géodes

Et les chiffres sont similaires du côté des nouvelles hospitalisations, avec +234 le 17 août, +185 le 18 et +162 le 19, contre une moyenne bien plus basse en juin et jusqu’à mi-juillet.

L'évolution du nombre de nouvelles hospitalisations quotidiennes liées au Covid-19, à la date du 19 août 2020.
L'évolution du nombre de nouvelles hospitalisations quotidiennes liées au Covid-19, à la date du 19 août 2020. - Santé Publique France/Géodes

« On est très loin de ce qu’on a connu au pire de l’épidémie mais c’est un frémissement »

« Ce que l’on voit, avec les derniers chiffres, c’est que les admissions en réanimation augmentent depuis le 16 juillet environ, soit il y a plus d’un mois. On était un peu au-dessus de 10 en moyenne entre mi-juin et mi-juillet et il y a eu en moyenne 20 personnes qui ont été hospitalisées en réanimation chaque jour au cours de la dernière semaine, qui s’est achevée hier », précise Catherine Hill.

« En regardant le graphique de loin, on peut penser que 374 personnes en réanimation à la date du 19 août, c’est plutôt encourageant et assez constant, mais sur les derniers jours, l’augmentation est importante. Les chiffres des décès ne sont pas bouleversants mais comme les entrées en réanimation augmentent, les morts risquent d’augmenter aussi, un peu plus tard », poursuit l’épidémiologiste.

Et de conclure : « On est très loin de ce qu’on a connu au pire de l’épidémie : 20 cas par jour d’arrivées en réanimation, c’est un frémissement [comparé aux 700 arrivées par jour en avril, par exemple]. Mais on sait que le virus continue à circuler et qu’il y a de nouveaux cas tous les jours, puisque les gens se contaminent. »