Féminicides : Malgré la médiatisation, pourquoi les chiffres sont-ils si mauvais ?

VIOLENCES AU SEIN DU COUPLE Jamais les féminicides n’avaient autant été présents dans l’espace médiatique qu’en 2019. Pourtant, 25 femmes de plus ont été tuées par rapport à l’année précédente. Comment expliquer un tel échec ?

Jean-Loup Delmas

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Un collage féministe à Paris, illustration
Un collage féministe à Paris, illustration — ludovic MARIN / AFP
  • Le bilan est tombé ce lundi. 146 femmes ont été tuées par leur compagnon ou ex-conjont en 2019.
  • C’est 25 victimes de plus qu’en 2018, malgré une médiatisation bien plus importante des violences au sein du couple.
  • Comment expliquer un tel contraste entre un sujet enfin de société et des chiffres toujours plus mauvais ?

Jamais le sujet n’aura été aussi médiatisé qu’en 2019. Les féminicides, et plus généralement les violences faites aux femmes, sont enfin sortis du tabou sociétal grâce, notamment, aux nombreuses actions des  associations féministes. Collage sur les murs des grandes villes de France, prises de parole, référencement du nombre de victimes, manifestations et même un «  Grenelle » : le phénomène a été commenté, chiffré, mis en avant, et la sonnette d’alarme enfin tirée.

Malgré cette sortie de l’ombre patriarcale, le bilan, donné ce lundi, a sonné comme un énième constat d’échec sur la protection des femmes :  146 d’entre elles sont mortes l’année passée des coups de leur compagnon ou ex-conjoint, soit 25 de plus qu’en 2018. Alors certes, l’accroissement de la médiatisation peut signifier une meilleure prise en compte de ces crimes par les pouvoirs publics, et cette « augmentation » en partie due à des meurtres qui auraient été invisibilisés les années passées. Il n’empêche, l’heure n’est pas vraiment au relativisme.

Une médiatisation oui, mais encore à la page faits divers

« 146 mortes, c’est 146 de trop. Et que les chiffres des années précédentes aient été en hausse ou en baisse, ils restent eux aussi beaucoup trop élevés », rappelle en première évidence Louise Delavier, responsable de la communication à l’association En avant toutes !. « On en parle beaucoup plus qu’avant, mais les mesures concrètes, elles, tardent à venir », regrette-t-elle.

Notamment à cause d’une médiatisation certes plus présente, mais qui vise encore souvent à côté. « Oui, les faits sont désormais plus relayés, mais encore trop souvent comme des faits divers sordides ou des accidents isolés. Alors qu’il faudrait traiter cela comme un phénomène de société majeur et latent dans notre éducation », plaide Louise Delavier. C’est la seule solution, selon elle, pour mener des politiques de long terme « indispensables » pour en finir avec les féminicides. L’association dont elle est porte-parole mène de nombreuses interventions dans les collèges et lycées pour parler de cette violence, tenter de la prévenir et ainsi « s’attaquer à la racine du problème ».

Mesures poussives

Sauf que détrôner le patriarcat, ça ne se fait pas gratuitement, et les financements manquent cruellement. Céline Piques porte-parole de l’association Osez le féminisme !, rappelle le budget de l’ex-secrétariat d’Etat chargé de l’égalité entre les femmes et les hommes : quelque 22 millions d’euros. Bien faible, à ses yeux, pour ce qui était annoncé comme étant « la grande cause du quinquennat ». « Nous sommes en train de gagner la bataille culturelle, l’expression "féminicide" est entrée dans les mœurs et le langage. Il nous reste à gagner la bataille politique et celle du budget, en dépassant les simples discours ».

Car pour l’instant, les mesures se font attendre. Ou ne sont pas encore mises en place. Les propositions de loi issues du Grenelle viennent d’être votées, quand les bracelets anti-rapprochement ne seront mis en place qu’à partir de septembre. « Pour voir leur effet, il faudra donc attendre », se désespère Céline Piques.

Des mesures efficaces mais encore à mettre en place

Forcément, l’impatience est de mise du côté des associations. La porte-parole l’affirme pourtant, « les mesures qu’il faut, on les connaît ». Pêle-mêle : une meilleure formation chez les policiers et les juristes – « car les dépôts de plaintes augmentent, ce qui est un signe positif, maintenant il faut voir comment la parole est reçue » –, un référent sur les violences conjugales dans chaque commissariat, des tribunaux spéciaux pour accélérer les procédures, l’éviction du conjoint violent du domicile plutôt que de la victime…

« En Espagne, les ordonnances de protection ont été multipliés par dix, ce qui a divisé par deux le nombre de féminicides. Des mesures qui fonctionnent, il y en a, encore faut-il la volonté – et le financement – pour les mettre en place », argue Céline Piques.

La médiatisation, quand même un progrès

La médiatisation, si elle n’a pas encore porté ses fruits, a même parfois des effets pervers. Céline Piques : « Pour les femmes, c’est parfois la double peine : elles subissent médiatiquement le sujet sans voir d’évolution dans leur vie, c’est très démoralisant ». Mais elle a aussi ses vertus : « Avec la médiatisation des féminicides, on situe mieux le procédé. Par exemple, on sait que le moment de la rupture est l’un des plus à risque de passage à l’acte, et on va mieux encadrer les femmes à ce moment-là », explique Louise Delavier. « Beaucoup de femmes nous écrivent également après avoir reconnu leur situation dans un article. La prise de parole, mais aussi de conscience, est facilitée grâce à cette nouvelle lumière sur ces faits. En parler ne suffit pas, mais cela a tout de même une importance. »

De toute manière, pas question de baisser les bras, comme le souligne Céline Piques : « On le sait et on le voit au cours de l’Histoire, tout s’arrache de longue lutte et tout est un combat de longue haleine, dans les avancées féministes… »