Coronavirus : « Nous vivons au jour le jour »… L’attente sans fin des couples binationaux, séparés par la pandémie

LOIN DU COEUR Piégés par la fermeture des frontières, les couples binationaux non-mariés sont séparés depuis plusieurs mois, sans aucun justificatif à faire valoir

Lucie Bras

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Un jeune couple (image d'illustration).
Un jeune couple (image d'illustration). — Sergei Fadeichev/TASS/Sipa USA/SIPA
  • Séparés par la crise sanitaire et la fermeture des frontières, de nombreux couples binationaux, non mariés, ne se sont pas vus depuis des mois.
  • Après avoir diffusé leur appel à l’aide sur les réseaux sociaux, lundi, Jean-Baptiste Lemoyne, secrétaire d’Etat au Tourisme, a annoncé des mesures pour leur permettre de se retrouver.
  • Une avancée trop timorée pour beaucoup d’entre eux. Ils racontent leur situation à 20 Minutes.

Si on leur donnait un billet d’avion, nul doute qu’ils embarqueraient illico. Ils s’appellent Anne, François, Alain ou Aurélie et vivent une histoire d’amour avec un étranger ou une étrangère. L’attente est longue pour ces couples qui ne se sont pas vus depuis des mois, et dont les projets ont été balayés par la pandémie et la fermeture des frontières. Nos lecteurs témoignent.

Pour beaucoup, c’est une question de (mauvais) timing. Tout s’est joué à quelques semaines, à quelques jours. François et son compagnon vénézuélien Josmar se sont vus pour la dernière fois le 14 février. Pour eux, la séparation devait être rapide. « Il devait me rejoindre et vivre avec moi en France dans le cadre de ses études en mai, tout le dossier était prêt. » Mais la pandémie est arrivée et son dossier de visa a été annulé. « L’ambassade n’a plus rouvert depuis », se désole-t-il.

Facetime, Netflix et petites attentions

Idem pour Anne, qui était en train d’organiser son déménagement au Maroc pour rejoindre son compagnon et vivre avec lui à Casablanca, quand la pandémie a fermé les frontières. « Nous n’avons qu’une seule tare : ne pas s’être mariés assez vite », regrette-t-elle. Mélanie devait épouser son compagnon algérien. Depuis, ils ont déjà dû repousser deux fois leur mariage et ne se sont pas revus.

Street art dans les rues de Madrid.
Street art dans les rues de Madrid. - Gabriel BOUYS / AFP

Avec la propagation de l’épidémie de coronavirus, ce qu’ils pensaient être provisoire est devenu permanent. Ces couples vivent toujours dans l’attente d’une possibilité de se rejoindre. Des moments parfois difficiles. « Nous vivons au jour le jour. Notre quotidien est fait de rebondissements, d’attentes, de déceptionms, d’incompréhensions. Tous nos projets de vie sont en suspens. Le moral n’est pas au rendez-vous, certains jours étant plus compliqués que d’autres », soupire Mélanie. Anne confirme : « Nous partageons nos joies et nos peines, nos disputes parfois,comme tous les couples. Et le temps passe ainsi. Parfois il me semble que c’est la normalité, puis un évènement vient me rappeler que ça ne l’est pas. Nos anniversaires, l’Aïd, l’obtention de mon diplôme… Tous ces petits événements de la vie que nous devons vivre à distance. »

L’amour à distance, ça ressemble à quoi ? Du numérique, beaucoup, et quelques petites attentions. « Nous mettons à profit ce temps pour communiquer le plus possible, nous jouons en ligne, nous parlons de mille et un sujets », raconte Anne. « Pour nous, c’est Facetime tous les jours, des petits cadeaux et des courriers par la poste. Mais c’est très pesant », raconte Claude, dont la moitié est aux Etats-Unis. Cassandre n’a plus vu son conjoint américain depuis le 2 mars. Elle raconte « les appels visio pendant des heures, des films à regarder ensemble sur Netflix ou des jeux en réseau ». « Nous essayons de passer d’un temps ensemble mais ça reste très frustrant. »

« Comment imaginer la suite ? »

Mais parfois, le moral flanche : Aurélie est en couple avec son compagnon algérien depuis trois ans et demi. Ils habitaient ensemble, puis il est parti au Canada en janvier dernier pour suivre ses études. Ils ne se sont pas revus depuis. « Je suis soignante à l’hôpital, j’ai annulé mes congés prévus en avril et mai j’ai travaillé en service Covid pendant trois mois et demi. » En juillet, quand elle peut enfin prendre des vacances, c’est sans lui. « Cette séparation forcée est douloureuse, l’absence de perspective, insupportable. La souffrance de cette situation, associée au contexte inédit, empli d’incertitudes et d’angoisse à l’hôpital, est très lourde à porter. Comment imaginer la suite aujourd’hui ? », demande-t-elle.

Un couple en train de danser (Chine).
Un couple en train de danser (Chine). - STR / AFP

Même sentiment pour Sarah, qui risque d’accoucher à des milliers de kilomètres de son compagnon. Cette Française est tombée enceinte au mois de décembre 2019. Elle avait prévu de se marier avec son compagnon marocain avant son accouchement. « Mais au Maroc toutes les procédures sont gelées depuis février. Je vis ma grossesse toute seule et loin de lui. Je dois accoucher mi-septembre et je n’arrive pas à accepter qu’il ne soit pas là pour la naissance, qu’il va rater les premiers mois de la vie de son fils », écrit-elle. « Nous attendons que le Maroc rouvre ses frontières et qu’il puisse demander un visa touristique pour venir rencontrer son bébé le plus vite possible mais c’est vraiment très dur de garder espoir. »

La compagne d’Alex vit en Colombie. « Elle est enceinte. Bloqué seul en France, je dois suivre la grossesse et toutes les échographies à distance. Je ne suis même pas assuré de pouvoir assister à la naissance de mon enfant, aucun vol n’est proposé avant septembre », se désole-t-il.

25.000 e-mails mais pas de justificatif commun

Visibles sur les réseaux sociaux grâce au hashtag #LoveIsNotTourisme, ils ont réussi à obtenir des réponses. Tous attendent beaucoup des mesures annoncées par le gouvernement lundi. Mais les contours de ces mesures et leur calendrier restent flous. Pour avoir droit à ce laissez-passer, ils devront présenter aux consulats français des « documents attestant d’activités communes, une preuve de résidence en France pour le conjoint français et un titre de transport aller-retour », a expliqué le Secrétaire d’Etat Jean-Baptiste Lemoyne. Des conditions qui ne collent pas toujours à leur histoire.

Alain est en couple depuis neuf ans avec une citoyenne américaine. Ils se voient 100 à 150 jours par an, mais ne vivent pas dans le même pays. Pourtant, il revendique des liens forts : « Ses enfants, ce sont aussi les miens, même si je ne les ai pas adoptés. La fille de ma compagne a eu une petite fille que j’ai presque vu naître et dont j’ai préparé la chambre dans les mois qui ont précédé sa naissance. Elle me manque cruellement et je perds chaque jour des instants précieux avec elle ». Faute des documents demandés, Alain se dit prêt à fournir tous les justificatifs de son histoire avec sa compagne : « J’ai 25.000 e-mails, autant de SMS et de messages Whatsapp, plus de 4.000 photos ou vidéos qui peuvent apporter la preuve de notre lien très fort. » Mais quand il appelle le Consulat de France à New York, « on me répond que les directives ne sont pas parues ».

Pour la majorité, si la situation semble sur le point de se débloquer, il ne reste que l’attente. Et pour certains, la certitude qu’on ne les y reprendra plus. Comme Anne : « Nous avions déjà décidé de nous marier, mais cette expérience nous fait accélérer nos plans, de peur de revivre cela une deuxième fois ».