Coronavirus : Comment les gestes barrière sont-ils devenus source de conflits en famille ?

FAMILLE DECOMPOSEE Les discussions sur le coronavirus et le port du masque s’invitent lors des réunions familiales, provoquant des tensions entre proches

Lucie Bras

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Une famille en visite à Paris (image d'illustration).
Une famille en visite à Paris (image d'illustration). — Michel Euler/AP/SIPA
  • Depuis le début de l’épidémie, les gestes barrière sont présentés comme la solution la plus efficace pour lutter contre le coronavirus.
  • Masques fortement recommandés et bise devenue interdite… Il n’est pas facile de les intégrer à notre quotidien.
  • « C’est très lourd », « cette guerre perpétuelle est fatigante », « on nous renvoie des moqueries »… En couple ou en famille, nos lecteurs nous racontent les conflits familiaux générés par ces gestes.

« Les gestes barrière » ont débarqué dans nos vies en même temps que le coronavirus. Depuis le mois de mars, il a fallu apprendre à porter un masque, à respecter les distances, et condamner bises et poignées de main. Ces nouvelles habitudes sont pour certains plus difficiles à prendre, et à respecter, par manque d’envie ou de conviction. De quoi provoquer des tensions avec les proches, et notamment dans le couple, comme  nos lecteurs en ont témoigné.

« Je suis en guerre perpétuelle avec mon conjoint », raconte Frédérique. « Il ne respecte absolument pas les gestes barrière : il mange avec ses collègues quasiment tous les jours sans distanciation, il circule en voiture avec les collègues sans masque, sans distanciation et la clim à fond, il va chez le médecin et en revenant, il ne se lave pas les mains et touche à tout, etc. C’est fatigant ! », déplore-t-elle. Sans y penser, certains n’osent pas refuser une bise, comme le mari de Marie. « On sort de confinement et nous de quarantaine à cause d’un cas contact, je suis abasourdie qu’il ne dise pas non à la bise. Moi j’explique : "Je ne vous fais pas de bisou mais le cœur y est" », fulmine-t-elle.

« Ça a chamboulé notre vie de couple »

De quoi provoquer des remous dans leur couple. « Du coup, nous qui étions parfaitement en adéquation depuis plusieurs années, je me rends compte que nos valeurs fondamentales peuvent diverger. A commencer par le respect : il se met en danger et forcément le reste de notre famille aussi. » Marie-Antoinette dit avoir l’impression de vivre à trois, avec son mari… et le coronavirus : « Si je lui fais la remarque, si je lui dis qu’il doit lui aussi garder les distances, il s’emporte et me dit qu’il en a marre de toujours faire attention. Ça a chamboulé notre vie de couple… On est toujours avec le covid et c’est lourd, très lourd ! »

Dans les couples hétérosexuels, « si on schématise, les hommes ont plus d’impulsions, ils ont plus tendance à boire de l’alcool et prendre des drogues. Les femmes vont être statistiquement plus anxieuses et déprimées, elles vont plus avoir tendance à se protéger. Ces différences de comportement, appliquées au coronavirus, peuvent provoquer des tensions », analyse Viviane Kovess-Masfety, psychiatre épidémiologiste et chercheuse à l’Université de Paris.

« Plus il y a d’incertitude, plus la zone de conflit est grande. Imaginez un immense feu de forêt : vous n’allez pas tellement discuter dans votre couple pour savoir si vous allez dans les flammes ou pas. Avec le Covid, les messages sont contradictoires, il y a de la place pour l’interprétation », ajoute-t-elle. « Il n’y a pas de consensus général », abonde Sylvain Max, psychologue et enseignant-chercheur au Burgundy School of Business. « Ce qui pose problème, c’est que chacun va prendre l’information qui l’arrange, en fonction de son vécu et de sa formation. »

« Ce coronavirus, je n’y crois pas »

Pour Charlotte, qui est enceinte de 8 mois, la partie s’annonce difficile. Avec son conjoint, ils prennent beaucoup de précautions dans cette période « très angoissante ». « Nous ne faisons aucun faux pas », estime-t-elle. « Cela dit, notre famille ne comprend pas notre crainte et nous dit qu’il ne faut pas s’arrêter de vivre ». Elle s’attend à des moments difficiles après la naissance de leur bébé. « Nous allons être très stricts avec la famille. Je sais par avance que tout cela va être très frustrant, notamment pour les futurs grands-parents. Ils vont être contrariés et les disputes n’ont pas fini d’éclater », s’inquiète-t-elle.

En famille, ces conflits ont tendance à troubler la joie des retrouvailles, nombreuses pendant les vacances. De quoi pimenter les déjeuners : si avant on se disputait en parlant politique, le summum de la controverse en 2020, c’est plutôt la dose de gel hydroalcoolique… et la gestion des plats sur la grande table familiale. Arnald, qui vit à Paris, s’est rendu dans sa famille cet été, dans « une zone peu touchée » par l’épidémie. « Quand est venue l’heure du repas, tous se sont servis dans les mêmes plats, sans aucune mesure sanitaire, ni gel, ni lavage de mains au savon », raconte-t-il.

Pendant ce temps, avec son masque et son gel hydroalcoolique, il passe pour un homme « un peu fragile, un peu parano et un peu mouton », « mais on t’aime quand même », lui dit-on. « J’étais très heureux de me retrouver en famille, jusqu’au moment où une cousine a dit que " de toute façon ce coronavirus, je n’y crois pas " », poursuit-il. « Il y avait une distance de mon côté, à cause de cette insouciance inquiétante », conclut-il.

La solution ? La discussion !

Les plus précautionneux passent alors pour des rabat-joie. Patricia s’est sentie « un peu seule à oser refuser les bises » lors d’une réunion familiale. « Ils ont l’air de penser que les gestes barrières ne sont pas nécessaires puisque l’on est "entre amis et famille" », s’offusque-t-elle. « Alors, ils expriment à l’oral leur étonnement, parfois des moqueries », déplore-t-elle. Explication de la psy : « En voyant la famille élargie, on mélange des gens qui ne viennent pas des mêmes lieux : quand vous venez de la région Grand-Est, ce n’est pas du tout pareil qu’en Bretagne, où il n’y a presque rien eu », estime Viviane Kovess-Masfety. « A cela se rajoutent les différences de culture : dans les cousinades, tout le monde se réunit, arrive avec son expérience. »

Pour éviter ces conflits, il n’y a pas 50 solutions. « Il faut en discuter, même dans le couple, essayer de connaître l’état d’esprit de chacun et essayer de l’accepter », préconise Sylvain Max. « On peut par exemple prévenir assez tôt qu’on organise un repas dans le respect des gestes barrière. Ceux qui ont peur du Covid seront rassurés. Mais il faut aussi prendre en compte ceux qui aiment les contacts, qui ne veulent pas porter de masque, trouver des solutions pour satisfaire tout le monde », estime le chercheur. Pour éviter des conflits plus durables en famille ?

« Le coronavirus expose la vie familiale », conclut Viviane Kovess-Masfety, psychiatre épidémiologiste et chercheuse à l’Université de Paris. « Il va pousser à bout et mettre en tension les relations familiales habituelles. Quand une famille est dans le respect mutuel, on trouve des solutions. Dans les familles intolérantes et conflictuelles, les gens s’engueulaient déjà bien avant le coronavirus ».