« Des mecs vendent des lions comme ils vendraient de la coke… » Ces gendarmes qui protègent l’environnement et la santé des gens

REPORTAGE Les 75 enquêteurs de l’Oclaesp (Office central de lutte contre les atteintes à l’environnement et à la santé publique) traquent les pollueurs, les trafiquants d’espèces protégés ou de médicaments

Thibaut Chevillard

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Une enquêtrice de l'Oclaesp lors d'une opération conjointe avec Europol
Une enquêtrice de l'Oclaesp lors d'une opération conjointe avec Europol — Gendarmerie nationale
  • Un office dépendant de la gendarmerie nationale, créé il y a 16 ans, a pour mission de lutter contre les atteintes à l’environnement et à la santé publique.
  • Des thématiques devenues prioritaires pour les autorités qui ont décidé de renforcer l’Oclaesp (Office central de lutte contre les atteintes à l’environnement et à la santé publique).
  • 75 gendarmes enquêtent aussi bien sur les arnaques liées au Covid-19 que sur les trafics d’anguilles ou de produits dopants. Bientôt, ils seront 25 de plus.

Il aura attendu longtemps, très longtemps. Plusieurs années même, depuis la création de cet office en 2004, chargé de la lutte contre les atteintes à l’environnement et à la santé publique. « Les matières que nous traitons sont enfin devenues une vraie priorité », explique dans son bureau d'Arcueil (Val-de-Marne) le général Jacques Diacono. Même s’il n’est pas un « ayatollah de l' écologie », l’officier aux cheveux poivre et sel et à l’accent du sud ne peut que se féliciter de cette prise de conscience par le pouvoir politique. Les 75 enquêteurs qu’il commande depuis cinq ans vont d’ailleurs recevoir du renfort : 25 gendarmes supplémentaires viendront les épauler dans leur traque aux pollueurs, aux trafiquants d’espèces protégés ou de produits dopants, et aux vendeurs de remèdes miracles en tout genre.

« Le trafic de médicaments est dix fois plus lucratif que celui de stupéfiants. Mais les sanctions pénales sont moins importantes. Un cachet de Subutex qui vaut à peu près 2 euros en pharmacie en France, peut être vendu jusqu’à 400 euros en prison en Finlande », poursuit-il. Dans les étages au-dessus du bureau du général Diacono, des enquêteurs de la division des investigations investissent les réseaux sociaux sur lesquels prospèrent les organisations criminelles. « Certains sur Snapchat proposent aux gens de gagner 100 euros en allant acheter des médicaments avec leur carte de CMU [couverture maladie universelle] ou AME [aide médicale d’Etat], qui leur permet de se faire rembourser », explique le capitaine Patrick Lefebvre, adjoint au chef de la division.

« C’est tout bénef pour eux »

Les anticancéreux, dont une boîte peut coûter jusqu’à 14.000 euros (mais qui est remboursée par l'Assurance maladie), sont très prisés des malfaiteurs qui les exportent, souvent en Egypte. « S’ils la revendent là-bas 500 euros, c’est tout bénef pour eux », poursuit ce fan du PSG et du film 36 Quai des orfèvres qui a aussi dans son collimateur les trafiquants de produits dopant. Des dossiers sensibles qui impliquent souvent « des sportifs de haut niveau ». EPO, transfusions sanguines, hormones de croissance… « Nous, le sportif, on s’en fiche qu’il se dope car ce n’est pas une infraction. Ce qui nous intéresse, c’est où il se fournit et quel est le réseau qui est derrière. »

Le milieu du bodybuilding fait l’objet d’une vigilance particulière. Fin juin, près de Lyon, les gendarmes ont interpellé un homme qui avait installé dans un box un laboratoire de fabrication de produits dopants. Elaborés à l’aide de matières premières importées de Chine, ils étaient revendus discrètement dans les salles de sport de la région. Les enquêteurs le soupçonnent d’être à la « tête d’un réseau qui allait du transporteur au chimiste ».

Des ouistitis dans les forêts dyonisiennes

Autre mission de l’Oclaesp : lutter contre le trafic de civelles, les alevins de l’anguille européenne. Le commerce de cette espèce est réglementé pour assurer sa survie. Problème, elle est très prisée des Asiatiques « qui l’achètent à un prix fou », observe le capitaine Lefebvre. Les trafiquants se les procurent en France auprès de braconniers ou de pêcheurs peu scrupuleux. Puis ils les envoient en Espagne par la route. Cachées dans les valises à l’aide d’un astucieux système, elles partent ensuite en Chine par avion. Là-bas, les anguilles – dont la reproduction est impossible en captivité – alimentent des piscicultures. Une fois qu’elles ont atteint leur taille adulte, leur chair se négocie à des prix avoisinant les 8.000 euros le kilo, notamment sur le marché japonais.

Qu'ils soient dans les zoos ou les cirques, les gendarmes s’intéressent à tous les animaux « dont l’origine pourrait être douteuse », signale capitaine Lefebvre. « Il y a des mecs qui vendent des lions comme ils vendraient de la coke », remarque-t-il. Le ouistiti, l’un des plus petits singes au monde, est à la mode. Récemment, les gendarmes ont arrêté un homme qui en vendait un 3.000 euros sur Snapchat. Mais ce que les gens oublient, c’est qu’en grandissant, « ils deviennent méchants et dangereux ». Alors, « ils les abandonnent dans les forêts » et les pompiers de Seine-Saint-Denis « interviennent régulièrement pour des ouistitis trouvés dans des jardins ».

« Lien entre l’environnement et la santé »

Lors de la crise sanitaire, l’Oclaesp a été en première ligne. Les gendarmes traitent actuellement 200 dossiers en lien avec le coronavirus. Une grande majorité concerne des escroqueries. « Les délinquants jouent sur la peur des gens. Certains vendaient sur Internet des produits censés lutter contre le Covid-19 alors que c’était des pastilles de vitamines C, des faux tests. D’autres proposaient des produits qu’ils n’envoyaient pas », souffle le lieutenant-colonel Eric Bayle, chef de la division stratégie analyse. Des infractions que les enquêteurs de ce service avaient anticipées notamment en étudiant comment agissaient les délinquants de l’autre côté des Alpes où le virus frappait avec 15 jours d’avance sur la France.

Les gendarmes se doutaient que certains profiteraient du déconfinement pour tenter de s’enrichir. Ils n’ont donc pas été surpris quand au cours de leurs investigations ils ont découvert qu’une société de nettoyage montpelliéraine proposait ses services pour désinfecter les climatisations des bureaux alors qu’elle n’avait pas les certificats nécessaires. Au-delà de ces escroqueries, la crise sanitaire a permis de mettre en lumière « le lien entre l’environnement et la santé », note le général Jacques Diacono. « C’est la pression de l’homme sur l’environnement qui a permis le passage du virus de l’animal à l’homme. »