Chauffeur de bus agressé à Bayonne : Philippe Monguillot « avait des règles comme la politesse, ce soir-là il a juste voulu les faire respecter »

TEMOIGNAGES Les collègues du chauffeur de bus passé à tabac dimanche soir, et aujourd’hui en état de mort cérébrale, restent sous le choc tandis qu’ils décrivent un collègue « irréprochable »

Mickaël Bosredon

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Les chauffeurs du réseau de bus Chronoplus, devant le dépôt à Bayonne, le 7 juillet 2020.
Les chauffeurs du réseau de bus Chronoplus, devant le dépôt à Bayonne, le 7 juillet 2020. — Mickaël Bosredon/20 Minutes¨
  • Les quatre suspects interpellés dans le cadre de l’enquête ont été mis en examen, dont deux pour tentative d’homicide volontaire, et placés en détention.
  • Ses collègues décrivent un homme « souriant, convivial », et qui « avait des principes, comme la politesse. »
  • Une marche blanche est organisée à 19 h 30 ce mercredi, tandis que les transports urbains de la France entière devraient s’arrêter une minute à la même heure, pour lui rendre hommage.

« Sympa », « souriant », « convivial »… Philippe Monguillot, le chauffeur de bus de 59 ans passé à tabac dimanche soir à Bayonne, fait l’unanimité auprès de ses collègues. « C’était un garçon très sérieux au travail, très gentil, irréprochable. C’était pratiquement un frère, on a perdu un frère », témoigne Denis Lambert, aujourd’hui à la retraite, et qui a côtoyé pendant une trentaine d’années Philippe sur le réseau Chronoplus.

Salariés du réseau de transport Chronoplus de Bayonne, lors de leur deuxième jour de droit de retrait, le 7 juillet 2020
Salariés du réseau de transport Chronoplus de Bayonne, lors de leur deuxième jour de droit de retrait, le 7 juillet 2020 - Mickaël Bosredon/20 Minutes

Alors que Philippe Monguillot est en état de mort cérébrale, ses proches ne se font plus d’illusions sur l’issue qui l’attend. « Ce n’est pas mon père qui respire, c’est la machine. On sait que c’est fini », a dit au journal Sud Ouest une de ses trois filles, Marie, 18 ans.

Les quatre suspects mis en examen

Mardi soir, le procureur de la République de Bayonne, Marc Mariée, a reconstitué le déroulé de la soirée de dimanche. Vers 19 h 15, à l’arrêt de la gare de Bayonne, « trois individus, dont un avec un chien, ont pris place dans le Tram’Bus 810 en direction de Biarritz. A hauteur de l’arrêt Balichon, ils ont été rejoints par un quatrième individu. Le chauffeur se serait rendu auprès de ce dernier afin de contrôler son titre de transport. C’est à cette occasion qu’il aurait demandé aux quatre personnes de placer leurs masques sur leur visage. Il aurait alors fait l’objet d’insultes et d’une bousculade. Il a été poussé à l’extérieur du véhicule. Deux des quatre individus lui ont alors porté de concert de violents coups de pied et de poing dirigés sur le haut du corps, notamment à hauteur de la tête, lui occasionnant de graves blessures. » La victime a été abandonnée inconsciente sur le trottoir.

Contacté ce mercredi matin par 20 Minutes, le procureur indique que les quatre suspects ont été mis en examen, dont deux pour « tentative d’homicide volontaire », et placés en détention.

Philippe Monguillot devait partir à la retraite dans moins d’un an

Originaire des quartiers nord de Bayonne, grand sportif, Philippe Monguillot travaille depuis trente-deux ans comme chauffeur pour le réseau de transport Chronoplus, qui dessert l’agglomération de Bayonne, Anglet et Biarritz, le « BAB. » Il devait partir à la retraite dans moins d’un an.

« Chaque année, c’est lui qui organisait un repas avec les salariés, on se retrouvait à 200, il appelait tout le monde, raconte Jean-Pierre Martin, un autre chauffeur de bus à la retraite, qui a également côtoyé Philippe Monguillot pendant une trentaine d’années. C’était un gars vraiment sympa, on ne réalise pas encore. »

« C’est quelqu’un qui avait des convictions, des règles dans la vie, notamment la politesse, poursuit Denis Lambert, et ce soir-là, il a voulu les faire respecter. Il n’avait pas peur, c’était un costaud. » Le retraité se souvient aussi « qu’on voyait souvent Philippe à la télé à une époque, parce qu’il y avait des problèmes de construction dans les maisons en bois du quartier où il vivait, et il s’était porté délégué du lotissement, pour dénoncer les malfaçons. Il aimait les choses justes. »

« On était tranquille et privilégié mais on sent de plus en plus d’agressivité »

Les chauffeurs de bus, qui exercent leur droit de retrait depuis lundi matin, dénoncent unanimement l’insécurité grandissante au sein du réseau Chronoplus. « Il y avait déjà eu une agression la semaine dernière, dans la nuit à Biarritz », pointe Laurent Weber, le délégué syndical CGT.

« Dans notre région, on était tranquille et privilégié. C’est un petit village, chez nous. Mais depuis 6-7 mois, on sent plus d’agressivité chez les gens », poursuit le syndicaliste.

D’autres dénoncent un climat qui se détériore depuis plus longtemps déjà. « J’ai failli me faire poignarder il y a cinq ans, se souvient Denis Lambert. J’avais mis ce gars en dehors du bus, car il fumait à l’intérieur, il a insisté et il est remonté, j’ai fini par descendre et c’est là qu’il a sorti le couteau et qu’il a voulu me poignarder. Je l’ai échappé belle. Ce qui s’est passé avec Philippe, ce n’est pas un acte isolé, ça arrive, mais généralement on arrive à régler ça directement avec le client, et ça ne s’ébruite pas. »

Le Tram’Bus, une épine dans le pied pour la sécurité ?

Jean-Pierre Martin explique de son côté que « le réseau de transport chez nous, fonctionne à deux vitesses. Il y a la vitesse hiver, avec les locaux, et la vitesse été, et ce n’est plus la même clientèle. Il y a des petites bandes qui débarquent d’un peu partout, et ça devient plus dangereux. Moi, souvent, j’ai laissé pisser pour ne pas avoir de problèmes… »

« Cela fait 18 ans que je suis chauffeur, je remarque comme tout le monde que les incivilités sont grandissantes, confirme un conducteur de bus, Jean-Philippe Gauthier. Et puis, depuis l’arrivée du Tram’bus, ce n’est plus le même métier. » Mis en service en septembre 2019, ces bus de 18 mètres de long, ultramodernes, sont censés mêler les avantages du tramway, sur une voie de bus entre Biarritz et Bayonne.

Un Tram'Bus du réseau de transport Chronoplus de Bayonne et Biarritz
Un Tram'Bus du réseau de transport Chronoplus de Bayonne et Biarritz - Mickaël Bosredon/20 Minutes

« Le problème c’est qu’avant, les clients montaient par l’avant, raconte Jean-Philippe Gauthier, avec ces tram’bus ils montent par les quatre portes de derrière. » Ce procédé faciliterait la fraude. « C’est pour cela que moi, je serais favorable à ce qu’il y ait une véritable séparation du conducteur avec les passagers : puisqu’il n’y a plus de contact avec la clientèle, et qu’on ne vend plus de titres de transport, autant faire comme dans un vrai tram. Ici, on a voulu faire un gros réseau de transport, mais avec les moyens d’un petit réseau. »

« Les gens ont peur d’aller travailler, ils ont la boule au ventre »

En visite au dépôt de bus de Keolis, l’exploitant du réseau, mardi soir, le ministre délégué aux Transports Jean-Baptiste Djebbari a expliqué toutefois que tous les salariés n’étaient pas forcément sur la même longueur d’onde, certains voulant encore privilégier le contact avec la clientèle.

« L’agglomération a voulu mettre en place ces tram’bus très vite, mais elle n’a pas mis les moyens de sécurité qui vont avec », dénonce pour sa part Laurent Weber. Deux agents de sécurité mobile devraient rapidement venir en renfort pour sillonner le réseau matin et soir. Une avancée encore insuffisante selon la CGT, qui attend de nouvelles propositions.

En attendant, les chauffeurs n’ont pas encore l’intention de reprendre le travail. Ce mercredi, ils entament leur troisième jour de droit de retrait, et participeront à 19 h 30 à une marche blanche pour Philippe. « Les gens ont peur d’aller travailler, ils ont la boule au ventre, et certains vont se mettre en arrêt », prévient Laurent Weber.

Parallèlement, l’ensemble des transports urbains en France devrait s’arrêter une minute à 19 h 30, comme sur le réseau de Bordeaux Métropole, en hommage au conducteur de Bayonne.