« Commenter l’accent de Jean Castex, c’est pathétique », déplore le député Christophe Euzet

INTERVIEW Le député de l'Hérault a déposé un projet de loi pour lutter contre la glottophobie

Nicolas Bonzom

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Le député Christophe Euzet
Le député Christophe Euzet — Alain ROBERT/SIPA
  • Christophe Euzet (Agir), député de l’Hérault, fustige les railleries dont fait l’objet Jean Castex, le nouveau Premier ministre, au sujet de son accent du Sud.
  • Pour le parlementaire, ces comportements sont « pathétiques » et « passéistes ».
  • Il a déposé un projet de loi, en décembre, pour lutter contre la glottophobie.

Jean Castex, nommé Premier ministre vendredi, a l'accent du Sud. Du Gers (Occitanie), où il est né, précisément. C'est même le premier locataire de Matignon, sous la Ve République, à avoir le verbe chantant. Et, aussitôt avait-il pris la parole, que les railleries et les remarques ont fusé, notamment sur les réseaux sociaux.

Pour Christophe Euzet (Agir), député de l'Hérault et universitaire, pointer du doigt la façon de parler du nouveau Premier ministre est « pathétique ». Le parlementaire a déposé un proposition de loi, en décembre dernier, visant à punir la glottophobie, la discrimination par la langue. Il répond aux questions de 20 Minutes.

Que vous inspirent les commentaires sur l'accent de Jean Castex ?

Je trouve cela complètement déplacé, pathétique. Dans ce pays, qui prône la reconnaissance des territoires, des terroirs... En réalité, on n'accepte pas un cheveu qui dépasse. Le moindre accent est pointé du doigt. Et pas de façon aussi sympathique que l'on pourrait le croire. Quand vous regardez les railleries dont fait l'objet Jean Castex, on dit qu'il inspire « une troisième mi-temps de rugby », qu'avec lui on a « l'impression d'être en vacances », qu'il a la même voix que Maïté... On met en avant des plaisanteries... Un certain manque de sérieux. Et, de façon insidueuse, l'incompétence. Alors que Jean Castex est un haut-fonctionnaire, qui a fait de brillantes études, qui est passé par tous les canons de la haute-administration française... Le ramener à sa façon de prononcer les « en » et les « on », c'est très réducteur. Et même pour le pays lui-même, car ce n'est pas se faire honneur que d'avoir la vue basse comme cela. C'est comme si nous avions un Premier ministre noir, et que l'on passait la journée à commenter sa couleur de peau.

Selon vous, pointer du doigt un accent est une discrimination comme une autre ?

Tout à fait. Le fait de se moquer de quelqu'un, pour quoi que ce soit qui le distingue des autres, c'est une façon de discriminer. Aujourd'hui, en France, une multitude de discriminations sont interdites : la religion, la couleur de peau, l'orientation sexuelle, le handicap, le sexe... Et nous ne prenons pas en considération cette discrimination là, qui, pourtant, en est une. C'est une façon inappropriée de déconsidérer une personne.

Il s'agit là de la sphère politique, mais dans les secteurs de l'audiovisuel, ou encore de la culture, un accent peut être un frein...

C'est même une fin de non-recevoir, dans la sphère d'expression publique : les médias, le cinéma, les responsabilités politiques... Il n'y a pas d'accent dissonnant. Alors, on va nous dire « Oui, mais il y avait Charles Pasqua ! Et Jean-Claude Gaudin ! Oui, mais il y a Jean-Michel Aphatie ! ». Mais sinon ? Dans les écoles de journalisme, on demande aux élèves de perdre leur accent. C'est très réducteur, et même très passéiste. Car chez nos voisins espagnols, allemands ou anglo-saxons, on a fait en sorte d'intégrer les accents dissonnants. Ailleurs, on essaie de trouver des solutions, en essayant de banaliser les accents. Un journaliste a l'accent gallois, il présente le journal, c'est comme ça.

D'où vient, selon vous, cette stigmatisation des accents ?

Il y a longtemps, une partie des Français ne faisaient pas leurs études en français. Ils parlaient le patois à la maison, l'occitan, le catalan... Et donc, forcément, ils parlaient moins bien le français que les autres. Le référentiel était parisien. Mais aujourd'hui, que l'on ait fait des études à Perpignan, à Strasbourg, à Lens ou à Brest, cela importe peu. Tout le monde a fait la même école francophone. On parle le français avec un petit accent, et alors ? Ce qui compte, c'est la maîtrise lexicale, la maîtrise syntaxique, et en aucun cas la façon de prononcer les « en » et les « on », un peu différemment.

Vous êtes né à Perpignan, vous avez l'accent du Sud. Dans vos prises de parole publiques, vous arrive-t-il de subir des moqueries au sujet de votre accent ?

A l'Assemblée, non. En revanche, dans des réunions officielles, des conférences, des colloques, oui. Je ne peux pas dire deux mots sans que l'on me dise « Vous êtes du Sud, vous ! Il doit faire beau chez vous, non ? Il y a des cigales, non ? ». On me parle de rugby et de pastis tout de suite. Cela peut paraître sympathique parfois, mais il est parfois très difficile de se défaire de ce cliché. Il m'est arrivé de parler de choses très sérieuses, et que ma façon de dire les choses amuse les gens... Je suis professeur de droit. Je ne suis pas tout le temps, à 100 %, un rigolo. Et quand je parle de droit constitutionnel, je n'ai pas l'intention de faire rire mon auditoire. Et parfois, c'est un peu énervant, de ne pas être écouté pour ce que l'on dit, mais pour la façon dont on le dit.

Vous avez déposé en décembre dernier une proposition de loi visant à lutter contre la glottophobie. Quel est l'objectif de cette loi ?

A la longue liste des discriminations interdites dans le pays, on rajouterait l'interdiction de discriminer par l'accent, dans le code pénal, et dans le code du travail. Car il existe des preuves selon lesquelles les personnes qui portent des accents sont discriminées à l'embauche. Il ne s'agit pas de mettre la France en prison, mais de faire changer les mentalités. Car lorsqu'on n'embauche pas quelqu'un uniquement parce qu'il a l'accent du Sud ou du Nord, on détruit une vie... Une véritable avancée serait, en France, qu'un journaliste présente le journal de 20 heures avec l'accent de Marseille. Et pourquoi pas ?